Raymond Roussel.

La personnalité étrange (bizarre, j'ai dit bizarre) de Raymond Roussel suscite une flopée de publications savantes. Par son caractère énigmatique, et parce qu'elle est codée (?), l'oeuvre de Roussel échappe à toute analyse sensible, pour exiger de son lecteur une attention d'entomologiste scrutant les réactions d'un insecte qu'il retient entre les doigts.
A moins qu'il n'invente, pour notre plus grande perplexité, des labyrinthes savants qu'il nous abandonne en pince-sans-rire (prince du rire).
D'ordinaire, les commentateurs de Roussel sont très sérieux et poussent l'analyse vers des horizons qui exigent de bonnes lunettes mentales. Son biographe principal, François Caradec, est plutôt versé dans la manie de l'archiviste et il sait admirablement, avec sagacité et un rien d'humour, dresser un personnage, le situer dans son temps ( parmi les surréalistes avec Michel Leiris comme poisson-pilote).
Parmi les bizarreries de cet étrange "homme de lettres " (lui y tenait) il y a la commande passée à un obscur peintre basque Henri ZO (qui illustra des textes de Pierre Loti) d'images propres à illustrer son dernier livre "Les Nouvelles Impressions d'Afrique". Pour l'aider il fait pour chaque "image" une description minutieuse, en quelque sorte une description. On a, par les mots, l'image avant que celle-ci est une existence visuelle. Procédé qui à y bien réfléchir est un formidable tremplin pour des expériences littéraires qu'il reste à faire.
Ajoutons qu'il avait trouvé cet artiste en passant par une agence de détective.
Publié le 30/09/2010 à 14:26 par soleildanslatete
La mode était, au XIX° siècle finissant, de se faire construire à Biarritz (comme à Deauville ou Cannes) de splendides villas pour des villégiatures dopées par l'air marin dont on découvrait les vertus. Là, des ducs russes, des milliardaires anglais, des cocottes enrichies, des excentriques fortunés se retrouvaient menant grand train et rivalisant de luxe et de fantaisie dans des défis architecturaux qui ont pris avec le temps ce charme des choses patinées même si leurs prestigieuses vocations primitives ont laissées la place à des entreprises commerciales ou des hôtels.
`Le long d'un boulevard qui serpente en surplombant l'océan s'alignent villas aux noms ravissants qui égrènent les souvenirs de fastes et de fantaisies.
Et voici la villa baptisée Bégonia qui fut celle de la mère de Raymond Roussel.
Construite par Walter André Destailleur, elle est achetée par Marguerite Moreau-Chaslon en 1907. Elle s'appellera alors Villa Chaslon-Roussel. François Caradec, dans la savante biographie de l'écrivain, note qu'elle fut "gratifiée d'un long et disgracieux escalier extérieur enrichi d'une rampe ancienne en fer forgé rouillée par le climat et qui descend directement du balcon en façade du troisième étage au jardin latéral". En raison de la forte déclivité du terrain, le rez-de-chaussée côté rue correspond au troisième étage côté mer. La villa est dotée d'un ascenseur. Fort soucieuse de son confort, madame Roussel mère avait reléguée la cuisine dans un bâtiment annexe, "le monte-plat de l'office qui jouxte la salle à manger est relié aux cuisines, au moyen d'un chemin de fer miniature souterrain".
Rien d'étonnant à ce que Roussel, devenu écrivain, imagine des univers mécanisés proches de la folie, des machineries délirantes et l'attrait du théâtre..
De son côté, Michel Leiris (qui avait connu Raymond Roussel en rapport avec son père dans des affaires de bourse), ira faire un pèlerinage et note que l'entrée monumentale de la villa "à triple voûte" évoque quelque grotte mystérieuse.
Publié le 18/07/2009 à 15:42 par soleildanslatete
Raymond Roussel ou l'enfermement dans le livre.
Retiré du monde, enfermé dans son luxe et ses manies, Raymond Roussel a, de surcroît, inventé une écriture si complexe, aux contraintes multiples, qui l'enferment dans une recherche qui obscurcit son travail et rend difficile son accès même.
On le voit s'échiner sur la recherche des mots pour les agencer selon un ordre minutieux et arbitraire dont un récit souvent dérisoire est le prétexte. Loin des agitations de la ville il se retire dans une sorte de laboratoire du verbe qui a un caractère fascinant même s'il échappe à toute catégorie littéraire et avance un étrange objet de réflexion dont maints écrivains contemporains vont prendre l'exemple et puiser des forces ou des prétextes pour s'éloigner de l'écriture traditionnelle. On y reviendra.
Publié le 04/07/2009 à 12:58 par soleildanslatete
Raymond Roussel ou l'enfermement dans le livre.
Retiré du monde, enfermé dans son luxe et ses manies, Raymond Roussel a, de surcroît, inventé une écriture si complexe, aux contraintes multiples, qui l'enferment dans une recherche qui obscurcit son travail et rend difficile son accès même.
On le voit s'échiner sur la recherche des mots pour les agencer selon un ordre minutieux et arbitraire dont un récit souvent dérisoire est le prétexte. Loin des agitations de la ville il se retire dans une sorte de laboratoire du verbe qui a un caractère fascinant même s'il échappe à toute catégorie littéraire et avance un étrange objet de réflexion dont maints écrivains contemporains vont prendre l'exemple et puiser des forces ou des prétextes pour s'éloigner de l'écriture traditionnelle. On y reviendra.
Publié le 04/07/2009 à 12:43 par soleildanslatete
Locus Solus, une machine littéraire.
Duchamp les a baptisés "Machines célibataires", ce sont des inventions purement mentales qui résument ou complètent un texte, ou sont de son essence même un autre visage, une manière différente de le donner à voir. On en trouve beaucoup dans la littérature moderne. Chez Jarry (la machine à décerveler) chez Kafka, chez Roussel enfin et Locus Solus en est la légende.
Une curieuse histoire de texte trouvé par ce hasard objectif dont parlait André Breton. Le récit dans : www.manuscrit.com/Edito/img dont est extrait le document joint.
Publié le 04/07/2009 à 12:16 par soleildanslatete
Raymond Roussel et Locus Solus.
Dans son étrangeté, son illisibilité pour un esprit ordinaire, Locus Solus est le type même de livre qui échappe à toute définition et s'organise sur ses propres forces sur sa propre dynamique. Etrange, parce que posé comme un îlot inquiétant au milieu des océans et dont il est dit que l'aborder c'est perdre pied. Il n'a pas d'ancêtres (ou secrets et alors un peu bâtard d'une ligne prestigieuse dont il serait le vilain petit canard), on lui trouvera cependant des descendants à la mesure exacte du prestige qu'il exerce par le seul effet de la légende qui l'entoure. On en connaît l'existence, on en énumère les mérites et les richesses sans souvent l'avoir lu puisque reconnu d'une lecture difficile. Et pourtant la magie opère. C'est de ce qu'il cache, et dont il est dit qu'on ne peut que le déchiffrer, qu'un tel texte sort de sa solitude. Pourtant il ne vit pas caché. Au contraire, il est surexposé puisque légendaire. Mais une légende n'est-elle pas une version de l'Histoire que l'on surcharge de tout ce que l'on voudrait y trouver. Comme d'un texte retrouvé et dont la réputation seule suffit à sa survie. La légende entoure Raymond Roussel et certains de ses textes ont été redécouvert, par hasard, ce qui entre pour beaucoup dans l'énormité de leur réputation et l'ampleur de leur exemplarité.
Publié le 03/07/2009 à 18:02 par soleildanslatete
Roussel et une méthode littéraire.
La singularité de l'écriture de Roussel est moins dans le sujet (généralement très banal)) que dans la méthode. En gros : on prend une phrase (c'est le début d'une histoire) et l'on en invente une autre, qui lui ressemble phonétiquement mais lui est totalement étrangère, elle évoque tout autre chose. Conclusion, on a deux propositions sans aucun rapport. L'exercice littéraire consiste à aller de l'une à l'autre en créant une histoire, serait-elle teintée d'absurde ou de loufoquerie, ce qui est d'ordinaire le cas. Il y a quelque chose de la performance, une sorte de défi mental, de jonglerie intellectuelle, et, au delà de l'habileté dont témoigne cet exercice, qui parfois demande de longues séances de travail, un effort inimaginable, une plongée vertigineuse dans le vocabulaire. N'est-ce pas aussi le rôle de la littérature de se risquer dans les méandres des mots, le texte est un labyrinthe où parfois on cherche le Minotaure. Quand on l'a trouvé, on doit le tuer, et l'on a gagné.
Publié le 03/07/2009 à 17:50 par soleildanslatete
22h51 - Une histoire de Plume - Général
Le porte-plume de Raymond Roussel.
Parmi ses textes les plus curieux, Roussel (dans La Vue), se plonge dans la contemplation quasi hypnotique d'une petite vue incluse dans une boule minuscule sertie dans la manche d'un porte plume. C'est un peu, pour lui, ce qu'est la madeleine de Proust, une sorte d'amorce pour l'imaginaire et la sensation.
Le porte-plume en question a une charge suffisante de suggestion, serait-il sans ornement et d'une sobriété monastique, pour que l'on s'y arrête. Porter la plume c'est faire l'oiseau. Le porte-plume serait alors l'envol des mots, le véhicule d'une pensée allégée de toute lourdeur ou pesanteur contraignante et superflue. Une plume affûtée, mais aussi agile et aérienne que l'oiseau dont elle épouse le règne et avec lequel elle se confond, épousant sa grâce, son pouvoir unique de transcender les lois de la pesanteur et ira se confondre avec le ciel, se noyant d'azur comme dans une ivresse qui défie les contraintes habituelles de l'homme attaché à la terre et à elle destiné.
La Vue, s'est arrêtée sur un détail de ce porte-plume, et dans la transparence du cristal qui enserre l'image, aura scruté les échos multiples d'une représentation qui arrache le scrutateur à la pesanteur de l'instant. Regarder avec force une image (quelle qu'elle soit) nous transporte. Nous fait voler. Nous fait l'égal de l'oiseau. Roussel est là voisin du douanier Rousseau. On y reviendra.
Publié le 30/06/2008 à 12:00 par soleildanslatete
Roussel en toutes lettres.
Un visiteur attendant "le maître" s'étonne du bruit de pas nerveux que l'on entend à l'étage. Le maître d'hôtel très stylé, pour le faire patienter, de préciser :
- C'est monsieur qui corrige son style.
La scène pourrait être inventée, elle a tout pour plaire dans son comique un peu pincé qui est bien dans l'art et la manière de Raymond Roussel même si, cette fois ci, il s'agit sans doute de lui, et qu'il est le personnage d'une scène qu'il aurait pu inventer..
L'homme dans son étrangeté se préparait à devenir une légende. Le voulait-Il ?
Les surréalistes l'adoraient. C'est Robert Desnos qui, au théâtre, applaudissant avec force une pièce de Roussel, se faisant qualifier de "claque", d'en donner une à l'insulteur, et d'ajouter - Et vous, vous êtes la joue.
Mais celui qui approchera le plus l'auteur de tant de livres d'une construction aussi folle que conduite avec sa logique, c'est bien Michel Leiris dont le père était l'agent financier de Roussel par ailleurs fort riche (dit-on !).
Coïncidence familiale mais, plus encore, rencontre au niveau du mot, dont l'un et l'autre tente d'extirper la vérité. Allant au fond de sa signification, le dénudant pour l'offrir dans sa force première, souvent déconcertante.
Jeux de mots, jeux de l'esprit, et le récit progresse tant bien que mal sur ces étranges béquilles que sont les mots dépouillés de leurs habitudes, détachés des habitudes que nous avons de les concevoir.
Ce qui est paradoxal, c'est que pour conduire cette sarabande de mots dépoussiérés Roussel fait le choix d'anecdotes éculées, d'un charme désuet, dans la tradition de la littérature enfantine (et colonialiste) dont il avait été grand consommateur.
J'ai souvenir d'un poète venu des îles me semble-t-il, (Jean Chatard), grand amateur de Roussel, qui avait rencontré ses descendants (de biais, lui-même étrant mort sans enfant). Il en avait tiré un portrait à la fois puéril et pathétique. L'homme si savant pour décortiquer les mots comme un fruit dont on trouve la gangue, se conduisait d'une manière puérile et vaguement snob dans la vie quotidienne.