Posté le 10.05.2008 par soleildanslatete
Picabia le sourire en coin.
Glorieux, jeune et riche il est "l'homme couvert de femmes", luttant pour la gloire en prenant le train de "dada". Il y investie sa fortune, son énergie, ses amitiés, un talent dispersé, fougueux et souvent porté à la dérision sur soi-même. La curiosité publique qui fabrique les people (déjà) le confond volontiers avec Picasso. Quelques lettres à changer, et le résultat est un peintre qui dérange, qui bouscule, qui joue avec l'art (ne le détruit-il pas aussi ?).
La dernière guerre creuse un profond sillon d'oubli entre ces "maîtres" es-scandale de l'entre deux guerres et une nouvelle société qui se cherche des balises.
On le ressort (effrontément car il est parfois une référence ambiguë) dans des expositions "historiques", mais il n'est plus d'actualité. Isolé, (ruiné ?) il fascine un jeune éditeur en chambre, Pierre André Benoit qui, à Alès, organise des manifestations pour l'honorer. Il y a aussi quelques livres à tout petit tirage comme il aime les faire, pour affirmer la continuité des complicités de Picabia avec la poésie. D'André Breton à Blaise Cendrars ou Guillaume Apollinaire, elle est continue et fertile.
Un petit dessin, niché parmi les livres d'une bibliothèque qui lui convient très bien (ce sont ses amis poètes qui la constituent) m'est familier. A le contempler je mesure que derrière la verve de l'humoriste il y a un regard sur le monde qui peut être tendre et mystérieux.
Posté le 06.05.2008 par soleildanslatete
Fred Deux chez lui.
La Châtre (le pays de George Sand) est la dernière étape d'une longue errance pour Fred Deux. De Boulogne et sa cave à Marseille et sa librairie, ou Paris et ses soupentes, il a tracé un chemin d'émotions, de souvenirs, qui vont émerger dans le dessins qu'il conduit ici, au terme d'une rencontre qui l'aura révélé à lui-même, celle de sa femme Cécile.
Le couple doit lutter contre la maladie, ses attaques, ses menaces. Il y aura des passages au grand air de la montagne pour lutter contre la tuberculose (combien, qui sont des créateurs, y auront trouvé leur chemin spirituel), une ferme dans les terres noyées de légendes et un but pour le quotidien, au coeur de cette petite ville à l'harmonie discrète. Retour à la maison. Son apparence est modeste, confortable, mais, le seuil franchi, on bascule dans l'antre d'un collectionneur. Sur les murs des objets africains, d'art populaire, dont les formes ont perdues leurs fonctions et inventent aujourd'hui un vocabulaire plastique propre à renouveler entièrement celui de la peinture ( Philippe Dereux, Louis Pons, Armand Avril) qui avancent à grand pas dans le territoire de ce merveilleux fait avec des déchets, les résidus de la société industrielle. Narquois, insolite, provocateur, fantastique, un art d'assemblage où la main se fait savante pour donner du sens à des rapprochements inattendus.
On n'est pourtant pas dans la ciselante logique des énigmes surréalistes préconisées par Lautréamont quand il vante la beauté de la rencontre d'un parapluie et d'une machine à coudre sur une table à repasser, mais dans les zones buissonnières d'une pensée aimant à se surprendre elle-même, s'appuyant sur des objets simples et rustiques qui portent en eux les traces du temps, l'usure des saisons, la fraîcheur du relatif : bois flottés et aile de papillon ne sont-ils pas les éléments d'un vocabulaire des" Rêveries d'un promeneur solitaire".
Sur la blancheur du mur flamboie une aquarelles d'Henri Michaux. Un signe bref comme une blessure, chatoyant comme l'aile de l'oiseau foudroyant l'espace. On retrouvera souvent l'homme de "La Connaissance par les gouffres" Il est ici chez lui.
Posté le 05.05.2008 par soleildanslatete
Retour vers les mots.
Partout où je m'installe ( même provisoirement) j'aime me constituer une amorce de bibliothèque. J'en ai ainsi de multiples, dispersées, qui scandent ma vie et accompagnent mon quotidien. C'est la démarche inverse de celle du mythique Alberto Manguel (auteur d'une capitale "Histoire de la lecture") qui a su rassembler en un seul lieu (une grange dit-on, ajoutant que c'est celle d'un presbytère, quelque par du côté des Charentes) tous les livres qu'il a pu, au long de sa vie, acheter, dénicher, s'offrant ainsi un fabuleux trésor des mots, des idées, des images qui meublent sa solitude ; étayant le quotidien studieux à quoi la fréquentation des livres engage.
A la dispersion s'ajoute la diversité, encore qu'y domine la littérature "pure" (le roman y est expérimental ou marginal, échappant aux lois du marché, c'est à dire James Joyce contre Guy des Cars), et la poésie y règne d'évidence.
Pour celui qui vit en province, à défaut de librairie (qui, de toutes manières ne répond qu'à l'actualité) on fréquentera les bouquineries en plein air que sont parfois les brocantes qui bradent le livres, souvent en raison de l'indifférence du public (à en croire les aveux d'un exposant).
Et c'est ainsi que le hasard (heureux hasard) guide la lecture, mélange les genres nous fait sauter d'un sujet à un autre, dans ce jeu de piste qu'est toute recherche littéraire. Ce blog en est un peu l'illustration.
Posté le 02.05.2008 par soleildanslatete
La Maintenon, une pute royale.
Une naissance peu glorieuse, sinon pittoresque, dans un climat de geöle, de misère, une enfance aux confins de l'indigence, forgent une âme dont l'ardeur se confond avec l'ambition. Avec une obstination patiente, une ferveur qui frôle l'hypocrisie, elle se glisse dans l'intimité du roi après avoir conquis le droit de figurer à la Cour, du côté de l'office, pour apparaître en pleine lumière du côté de l'alcôve royale. Encore que devant l'énormité d'une mésalliance pouvant porter atteinte à la dignité royale, l'alliance le soit dans la discrétion, sinon la clandestinité. La passion de la Maintenon, pour arriver à se faire aimer et se faire pardonner passe par des étapes qui relèvent d'abord de la clandestinité avant de se réfugier derrière la piété. Seul, l'étalage d'une piété et d'une charité ostentatoire, lui permet de parachever une longue entreprise de conquête du pouvoir qui passera par les chemins de Cupidon, avant de s'effondrer sur un prie-dieu.
Extrait d'un ouvrage en préparation : La Femme flambée, de la Sainte Vierge à Brigitte Lahaie.
Posté le 30.04.2008 par soleildanslatete
Familier de son oeuvre, mais ignorant le peintre, je me suis enhardi à lui rendre visite dans son atelier de la rue des Plantes (à Montparnasse). Je n'avais pour moi que ma jeunesse et l'acuité de ma curiosité. Un coup de sonnette (un peu matinal) me signalait un espace imposant. Ce qu'il était, en bon atelier classique avec verrière donnant sur le nord. La porte est ouverte par un homme qui avait interrompu son rasage (la mousse autour du menton!) et l'air un peu énervé d'avoir été dérangé. Mais c'était l'heure du facteur. La meilleure pour les importuns qui veulent se glisser dans l'intimité des gens. Je balbutie ma requête et miraculeusement elle n'est pas rejetée.
- Attendez, je reviens. Et me voilà planté au milieu de l'atelier lumineux, avec des grandes plantes vertes ( tous les peintres retrouvent le monde du douanier Rousseau) et quelques tableaux sur des chevalets. Des femmes fleurs qui s'ébattent dans des paysages de catastrophe. Je situais Lucien Coutaud dans l'héritage de Chirico, aux marges du surréalisme, et dans l'invention d'un monde de désastre planétaire. Il sortait des horreurs de la guerre, aimait les poètes romantiques, Son univers me captivait.
Sans fausse honte je lui demande s'il accepte d'envisager de donner un dessin en frontispice d'une plaquette de poèmes en voie d'être éditée.
La lecture des poèmes était le passage obligé (normal) mais qui fut favorable. On dira bienveillante. L'affaire n'a pas traînée. Il y eu le dessin, il y aura la plaquette. C'était : "Une cage partie à la recherche d'un oiseau", une phrase piquée à Kafka. Il faut des références quand on est jeune, inconnu. Il s'en suivra une amitié, un autre livre ("L'Herbe sage" éditée par René Rougerie). Et une constante attention à une oeuvre flamboyante qui avait erré du côté de Paul Claudel, de Gilbert Lely, de Robert Desnos, en quelque sorte, des voisins prestigieux.
Posté le 29.04.2008 par soleildanslatete
Figure de l'Amazone.
Extrait d'un ouvrage en préparation : "La femme flambée de la Sainte Vierge à Brigitte Lahaie".
Théroigne de Méricourt.
De toutes les femmes que la Révolution a révélées, Théroigne de Méricourt est la plus captivante parce qu'au delà de son engagement, comme celui de ses contemporains, emporté par une passion naïve et désordonnée, s'inscrit dans son destin personnel qui la rend pathétique. Toujours aux avant-postes de l'action (la marche sur Versailles en octobre 1789, la prise des Tuileries ) elle est parmi les tricoteuses la plus résolue. Entre la légende et le fait réel, et sans doute en raison de l'importance historique qu'elle a pu prendre, des biographes l'ont voulue perdue de vices et de sensualité, transformée en une sorte de femelle avide de sexe, menant grand train de soirées d'orgies et se livrant à des inconnues, et en groupe, avec une sorte de pathétique violence qui ne procède pas d'une ambition politique mais d'un surplus de vitalité qui ne s'est pas encore accrochée à un programme politique. Entre sexe et politique elle fera finalement son choix. Sa chute fracassante (elle sera fouettée, dénudée par les tricoteuses, sur la terrasse des Tuileries), largement exploitée par la réaction, en a fait une folle furieuse, un personnage dont la démence, que l'on dirait inspirée par la plume vengeresse de Sade, va flamber dans l'ignominie, la répugnante régression du corps vers
ses matières fécales, un oubli radical de sa personnalité pour retrouver l'état sommaire de la bête.
Posté le 29.04.2008 par soleildanslatete
Le mythe Artaud.
Sa mort venue après une longue vie de souffrance, d'éclat et de splendeur, Artaud va connaître une gloire posthume rarement égalée, entraînant dans sa fureur, des polémiques tantôt sordides, tantôt pathétiques.
Sordides quand on voit la lutte implacable que se livrent ses héritiers spirituels (le groupe de la revue 84, dirigée par Marcel Bisiaux et qui publiait les ultimes textes d'Artaud) et sa famille, qui, l'ayant, de son vivant, laissé choir, intervient après sa mort, revendiquant un droit de regard sur les publication et ,apparemment, fort intéressée par les droits qu'elles engendrent.
Pathétiques, parce qu'elle suscite une multitudes de publication où se retrouvent tous ceux qui le revendiquent ou ont eu la chance de le côtoyer (encore qu'il devait être un compagnon difficile).
La revue K (d'une qualité esthétique exemplaire) va donner le ton en réunissant ses intimes : Arthur Adamov, Roger Blin, Camille Bryen, Charles Dullin, Henri Pichette, Alain Cuny, Paule Thévenin (qui fut la tenace secrétaire d'une abondance de manuscrits d'une lecture difficile) et quelques figures de l'avant garde littéraire des années 50 : Henri Parisot, André Pieyre de Mandiargues, Maurice Nadeau, Caradec. Une autre revue, La Tour de Feu, va ranimer la polémique. On y reviendra.
Posté le 28.04.2008 par soleildanslatete
Si l'écriture est un reflet du scripteur, l'écriture de Blaise Cendrars en dit long, non seulement sur lui, mais sur son histoire. C'est celle d'un engagé volontaire lors de la première guerre mondiale qui est combattant sur le front de la Somme et perd l'une de ses mains. La droite, ce qui pour un écrivain est le comble de l'horreur.
Résolu à ne pas rester victime du destin Cendrars fait l'apprentissage de la main gauche. Il en sort une écriture plus rude, d'une moins grande maîtrise de la main, un graphisme volontariste. On la reconnaîtra parmi tant d'autres et on lui trouvera une sorte de "charme" alors qu'elle est pathétique et finalement, sur la plan esthétique plutôt belle. La Librairie Nouvelle, destinataire de cette carte postale, était dirigée et animée par un grand amateur de livre. Il aura un rôle définitif, après la seconde guerre mondiale (dans les années 50) dans la mise en place des éditions de "club". Une sélection d'ouvrages de qualité et déjà reconnus pour justifier un tirage ajouté à l'édition originale. Un souci de donner une habillage élégant, et souvent très original au texte, l'intervention efficace des plus remarquables metteurs en page de l'époque. Ils sont aujourd'hui recherchés encore qu'il fut un temps où les bibliophiles les boudaient.
Posté le 28.04.2008 par soleildanslatete
Aimé Césaire descendait au 11 rue de Vaugirard, qui était alors un hôtel, juste en face du 10 où était le Soleil dans la tête, quand il venait aux sessions parlementaires, dans les années 50. A chacun de ses départs il se "débarrassait" de ses livres en les vendant au Soleil dans la tête qui voit passer les oeuvres de tous ses amis, et parmi eux René Char, Tristan Tzara. Parmi ces merveilles (livres dédicacés ) le fameux "Martinique charmeuse de serpent" écrit par André Breton (en collaboration avec André Masson) lors de leur séjour à la Martinique lors de leur "fuite" aux USA devant l'avancée allemande pendant la guerre. C'est un texte directement lié à la nature même de la Martinique, une sorte de chant glorieux et pathétique dont Aimé Césaire (ainsi que Suzanne son épouse) est alors le dédicataire. Ce ouvrage "historique" est resté dans les archives du Soleil dans la tête.
Posté le 27.04.2008 par soleildanslatete
Le chat d'Apollinaire.
Ecrivant et rêvant dans sa soupente du boulevard Saint-Germain, Guillaume Apollinaire évoquait le chat qu'il rêvait de voir, souple et câlin, se faufilant parmi les livres. Il est absent ici, mais Apollinaire est tapi dans le coeur de la bibliothèque. De fort volumes, reliés en cuir bleu, et qui respectent les fantaisies
typographiques du poète, reproduisent les beaux dessins (Picasso, Derain, Survage) qui accompagnent ses textes.
La bibliothèque est un peu un musée intime. On peut ici déchiffrer un Valentine Hugo qui offre un portrait collectif de ses amis surréalistes (Breton, Crevel, Eluard, Tzara...). Une petite peinture annyme achetée sur une brocante. Elle fait penser au douanier Rousseau, mais ne rêvons pas. Discrète, une vue du Musée Carnavalet due à une charmante demoiselle comme on en voyait en province dans les années 5O. Elle représentait la part culturelle d'un village, faisant des portraits pour gagner sa vie, et rêvait sur des images. A peine visible un dessin de la délicieuse Nelly Debray-Dancé un peu oubliée aujourd'hui, qui peignait sans prétention de beaux paysages ; une gouache coléreuse d'Antonio Saura et, en carré, une affiche lacérée recueillie par Wolf Vostell.