Publié le 20/11/2009 à 16:41 par soleildanslatete
16h34 - Léon Pierre Quint. Un apôtre de l'édition.
Léon-Pierre Quint.
L'édition comme un art. Si elle est submergée par les lois de l'économie de marché l'édition a aussi ses artisans, ses flambeurs, ses génies, ses apôtres.
Léon Pierre Quint relève de toutes ces catégories tant par l'audace de ses choix que leur caractère indépendant, voire provocateur, parce que sans doute le besoin d'une rentabilité immédiate lui était épargnée. Ne pourrait faire de l'édition noble que les riches pensera-t-on. Sans doute l'absence d'objectif commercial immédiat aide beaucoup à affirmer des choix qui resteront ceux d'une vision prémonitoire de la littérature de son temps. Quand il dirige les éditions du Sagittaire Léon Pierre Quint peut y publier André Breton, Paul Valéry ou André Gide. Ce qui ne freine pas sa propre participation à l'écriture critique. Il s'attachera à quelque grands textes aussi bien sur Proust que Lautréamont. Mais il est également le "soutien" aussi bien moral que financier des membres du groupe "Le Grand Jeu" où l'on retrouve René Daumal, Roger Gilbert Lecomte ou Roland de Renéville.
Publié le 20/11/2009 à 10:45 par soleildanslatete
Il y a d'abord le portrait peu amène de Léon Daudet, ce redoutable témoin de son temps, sur tous les fronts et anti-sémite névrotique.
"Lyrique et salace personnage du Saytiricon, était un type d'hébreu assimilé. Au parisianisme d'Henri Heine, panaché de maisons de rendez-vous, il joignait le jargon du parnassien et la passion de apéritifs. Je l'ai connu beau, mais déjà luisant et répandant une odeur de colle ; puis moins beau ; puis énorme et cacatoésien dans son paletot vert, semé de taches, d'où sortaient, au soir tombant, des aphorisme essoufflés, des remarques subtiles, et des hoquets au porto et à l'éther. Le comble de sa sympathie consistait à vous prendre par le bras et à vous parler de Wagner, de Dierx ou de Villiers de l'Isle Adam, sur un ton extrêmement confidentiel...... L'érotique poivrot ne manquait pas d'éloquence, son érudition était vaste et bizarre...." Il évoque "une prodigieux capharnaüm qu'était son cerveau en rumeur". Des pages entières de cette humeur pour situer l'un des plus prolifiques auteurs de son temps. Admirateur (et héritier spirituel) de Théophile Gautier, puis bientôt son gendre il est créateur et animateur de revues qui vont jouer un rôle déterminent dans la vie culturelle de son temps.
Léon Daudet encore : " Mendès refusa de prendre parti dans la grande querelle (l'affaire Dreyfus) ayant pour principe que seule la littérature importe et que les autres disputes, politiques ou religieuses, sont sans intérêt. Le pli professionnel et l'amour des lettres lui tenaient lieu de vertus. Rarement humain, hanté de quelques nobles rêves, fut aussi prompt à s'animaliser. Ce contraste faisait de sa personne quelque chose d'imprévu, de disparate, d'aventuré, une proie pour l'accident ou le suicide. Ce fut l'accident qui arriva. Il mourut broyé par un train, contre la paroi d'un tunnel, de nuit, rentrant chez lui, en banlieue, après un bon dîner, sans doute trop bon". C'est en se rendant à Saint Germain en Laye où il demeurait que l'horrible accident arriva, le 7 février 1909.
Son oeuvre abondante est tombée dans l'oubli, sans doute trop marquée par les effets esthétique du Parnasse dont il était le porte flambeau.
Qui lit, aujourd'hui : Philoméla, Soirs moroses, Le Soleil de minuit, La Grive des Vignes, ou ses Contes épiques. Comme romancier on a la choix entre : Le roi vierge, L'homme tout nu, La première maîtresse, La femme enfant, Rue des Filles-Dieu ou encore nombre nouvelles saphiques.
D'avoir été, de son temps, trop à la mode, le condamne à disparaître avec lui.
Publié le 19/11/2009 à 16:01 par soleildanslatete
14h20 - Gaston Puel, à la fenêtre ardente. - Général
Discret, efficace, reconnu par ses pairs, Gaston Puel n'est pas un poète à vouloir faire carrière mais plutôt à parfaire sa langue, une maîtrise des mots pour aller à l'essentiel. Il est de la famille des artisans du langage et du livre. Les deux vont ensemble. Il est l'homme des ateliers où gémit la presse (souvent à bras) qui donne corps aux mots du poème. Dans une société si lâchement abandonnée aux facilités de la consommation tous azimuts il est le porteur du flambeau de la poésie, autant dans sa tradition (la référence aux troubadours, d'autant plus justifiée en pays occitan), que dans sa modernité. Et ce n'est pas pour rien qu'il peut se revendiquer de René Char.
Il peut faire le bilan. Cinquante ans de poésie. On peut parler à son propos d'une langue "dense, drue, rebelle à ce qu'ont de mort mots et images convenus" et d'ajouter qu'il "garde intacte une vue simple de la vie et de sa valeur et cette profonde tendresse pour tout ce qui vit ; les plantes, les bêtes, les hommes aussi, malgré la férocité et la tristesse de leur condition...."
Voir "D'une saveur mortelle" éditions l'Arrière-Pays.
Publié le 19/11/2009 à 11:15 par soleildanslatete
C'est Johann August Sutter, pauvre, il est marqué par un désir d'horizons lointains et de richesse. C'est la départ du cocon familial, et l'attrait de l'Amérique (on est dans les années 1800). La ruée vers l'ouest, mais conduite par un homme déterminé et pragmatique. Le modèle ? un aventurier d'origine suisse qui fonde, en Californie "La Nouvelle Helvétie". Un état d'utopie.
Il passe par toutes les étapes d'une irrésistible ascension, jusqu'au jour désastreux et fatal pour lui où l'on découvre de l'or sur son terrain source à la fois de sa richesse mais début de sa chute. Ses terres sont envahies, dévastées par des milliers de chercheurs d'or qui saccagent tout, créent une situation de désordre, de rapine et de désastre. Sa femme, venue le rejoindre (n'est-ce pas le rêve de tout émigré) meut à son arrivée, épuisée. Sutter engage un procès sans résultat, perd ses fils et sa fille. Ce n'est plus qu'un vieillard brisé qui obtient justice. Mais trop tard.
Le récit, promptement enlevé est une manière de fable.
Il évoque l'attrait de l'Ouest comme dans l'Antiquité le jardin des Héspérides était le but de toutes la aventures. L'attrait de l'or n'est pas ici métaphorique mais une réalité qui engendre la part la plus mauvaise des hommes.
Le nom de Sutter curieusement n'est pas trop éloigné du nom réel de Cendrars Frédéric Louis Sauser. On peut y voir une recherche d'identification avec l'aventurier type, Cendrars ayant lui-même choisi cette voie qui est celle de "La Vie dangereuse" (un de ses plus fameux livres).
Lui-même aura "pris le large" quittant sa famille et se lançant dans une fuite éperdue du côté de Saint Pétersbourg. Ce sera ensuite la vie de bohème à Londres, New York et surtout à Paris dans l'effervescence de Montparnasse aux côtés de Chagall, Fernand Léger, les Delaunay, Modigliani La guerre survient. L'aventure se poursuit sous le signe de la mort. C'est le temps de "J'ai tué", de "la Main coupée". Cendrars reviendra du front (en Champagne) avec une main en moins, seule la gauche survivra. Pour toute une oeuvre à venir.
Publié le 17/11/2009 à 16:17 par soleildanslatete
Pourquoi lire Sade ?
Sur la longueur il est illisible, passablement ennuyeux. Ses lettres, en revanche, sont d'une belle envolée et parfois plaisantes. Elles passent de la considération pragmatique à des aveux touchants. On y trouve un homme mené par des passions ordinaires.
Ses fictions sont le résultat de l'enfermement carcéral. Sont-elles le produit d'une imagination débridée, d'un corps frustré ou d'un véritable programme ?
Il y invente un monde à la fois effrayant et qui fascine au stade de l'horreur. Il pose, par là même, de vrais problèmes. D'ailleurs il ne se prive pas de faire de la morale. L'époque le voulait.
Son invention, c'est de vouloir dépasser les limites du corps. Jouer de celui-ci au delà de ses faiblesses, de la douleur inhérente à celui qui le met au défi.
Il créé des situation qui abusent de ses habitudes, de ses craintes, de ses peurs ancestrales.
Le drame de l'homme, sa punition (le châtiment promis quand il a été chassé du paradis), c'est de buter sur les limites de son anatomie et des fonctions de son corps. On le voit bien : le goût de la performance sportive n'est-il pas une version "soft" de cette ambition d'aller au delà des limites.
Et par quel biais l'homme peut-il dépasser ses limites corporelles, les données de son anatomie, sinon dans la prouesse sexuelle, les déviances, qui sont une manière de le défier.
Sade défiant moins la morale que notre condition. Notre enfermement anatomique qui entraîne une limitation de nos ambitions. La folie imaginaire est la seule voie pour fuir une situation qui nous étreint et nous réduit à des usages, des notions, des habitudes, des désirs limités, conditionnés par des codes qui sont autant de chaînes à la dynamique de nos instincts. Ceux-ci seraient ils sans entraves nous retrouverions l'immensité de la création. N'est-ce pas le nirvana évoqué par la sagesse orientale ?
Publié le 17/11/2009 à 10:41 par soleildanslatete
Balzac un temple.
Il est d'usage (j'ai pu le constater) que bien des hommes de bonne culture, par l'âge écartés de la vie active, et sentant leur mort venir, entreprenaient la lecture de l'oeuvre complète de Balzac.
Ils disent : - J'entreprends la lecture de Balzac. Avec cet air résolu de ceux qui s'engagent dans un voyage long et semé d'embûches. Balzac est à lui seul un continent. (C'est aussi un temple !)
Une fois plongé dans ce tumulte de la Comédie humaine, et s'étant fait des amis des personnages qui y font leur chemin, y luttent, s'affrontent ou s'aiment (l'amour n'y est pas de passion aveugle) le lecteur n'en sortira que la tête encore bruissante de ces destins croisés, avec peut-être une nouvelle mesure de sa propre situation parmi les siens, la race humaine.
Mais comment ne pas évoquer au nom de la passion qu'il suscite monsieur de Guermantes.
"Il a tout Balzac dans une reliure en veau doré avec une étiquette de cuir vert, de chez M. Béchet ou Werdet".
Monsieur de Guermantes "court se réfugier au premier, au premier coup de timbre des visiteurs de sa femme et où on lui apporte son sirop et ses biscuits à l'heure du goûter".
Et Proust, qui n'est jamais tendre, de faire un portrait de cet amateur délicieux,, gâteux et un peu naïf.
"Toutefois si M.de Guermantes trouvait charmants, c'est à dire distrayants et sans vérité, les histoires de René de Longueville ou de Félix de Vandenesse,, il appréciait, souvent, par contraste chez Balzac l'exactitude de l'observation : "La vie des avoués", une étude, c'est tout à fait cela ; j'ai eu affaire avec ces gens là ; c'est tout à fait cela, César Birotteau et Les Employés".
Proust souligne le point de vue d'un de ses personnages, la marquise. de Villeparisis : "ce Balzac c'est un mauvais homme. Il n'y a pas de bons sentiments dans ce qu'il écrit, il n'y a pas de bonnes natures. C'est toujours désagréable à lire, il ne voit jamais que le mauvais côté de tout. Toujours le mal...."
La Comédie un temple, mais chargé de toute la contradiction de la nature humaine.
Publié le 16/11/2009 à 10:38 par soleildanslatete
Le Palais Royal sur les pas d'Atget.
On s'est souvenu du Palais Royal de Diderot, avec ses bosquets charmants, ses statues et ses recoins où le philosophe aimait se reposer et lire quelque savant ouvrage ; il y aura celui de la galanterie quand une certaine Nicole Leguay qui ressemblait si étrangement à Marie Antoinette, devait servir d'appât (en raison de cette ressemblance) au stupide cardinal de Rohan, lors de la folle équipée du Collier de la Reine, conduite par l'ambitieuse Jeanne de Valois ; il y aura celui des premiers frissons révolutionnaires, quand Camille Desmoulins grimpant sur une table, invite les promeneurs à porter en signe de ralliement, une feuille arrachée à l'un des arbres, pour signifier leur appartenance à la Révolution qui commence à gronder ; il y aura enfin, celui des Merveilleuses, qui se promenaient presque nues sous des voilages transparents et hélaient les passants, un certain Bonaparte saura leur résister (du moins le dira-t-il) ; et voici celui qui a traversé les générations et les événements et s'offre avec une feinte rusticité, au doux promeneur qu'est Atget. Il est venu avec son appareil photographique. Séduit par l'ampleur d'un arbre digne de la plus profonde des forêts, et si étrange en ce lieu, il l'aura saisi dans toute son opulence végétale. Au loin, le palais prend des allures irréelles.
Publié le 15/11/2009 à 17:03 par soleildanslatete
Dans sa brièveté arrogante, provocatrice, le titre situe le poète dans son désarroi. Citoyen suisse, il s'engage dans la Légion étrangère lors du conflit de 1914-1918.
Il est sur le front, aux avant-postes là où la mort fait son travail. Il sait que le combat est radical, il faut tuer pour ne pas l'être. Il est au coeur du conflit et de son macabre mécanisme. Il y apprend la fraternité, la violence, il y perd un bras. L'homme qui écrit n'aura plus que la main gauche. D'admirables pages de "La Main coupée" aborde ce drame intime. Il relate l'étonnante chute d'un bras coupé (agité encore de spasmes) venu du ciel (il y aura "Les racines du ciel"). Cendrars à venir est tout entier dans cette déchirure de son corps. Après une jeunesse aventureuse, riche en rencontres, en projets, en inventions qui feront avancer la poésie vers ces zones parcourues de frissons et emportée dans les rythmes fous de la modernité, Cendrars ne se pose pas en victime mais en figure de proue. Allant vers le risque, l'inconnu, la violence faisant partie de la réalité de son temps (elle s'est accrue depuis).
Fernand Léger, son "copain" de Montparnasse, a formidablement saisi, en traits sobres, énergiques, saisissants, le visage façonné par la guerre. Un visage de combattant.
Publié le 14/11/2009 à 10:47 par soleildanslatete
Les forêts profondes, il connaît. Enfant il s'y promenait, conduit par son père un raconteur d'histoires. Gustave Doré conservera profondément en sa mémoire ces moments d'émerveillement et de peur mêlés par la monstruosité des arbres qui entourent le promeneur, l'enfermant comme en un labyrinthe peuplé de monstres redoutables. Il saura, en illustrant les contes de notre enfance, faire passer cette puissance émotionnelle, ce mélange savoureux de sensations bizarres et contradictoires où la peur rencontre l'émerveillement.
Il en fait le cadre de ces Contes au fond si cruels (il n'y a qu'un pas à franchir pour gagner l'espace des romans gothiques). La femme y est victime de mauvais sort, et les princes sont leur seul recours. Dans le prince s'incarne l'homme amoureux. Nos premiers émois enfantins se nourrissent de ces histoires pleines de fées et de lutins.
Baudelaire nous a montré le chemin de cette descente dans les profondeurs de notre mémoire (ou de notre subconscient !). A feuilleter des images on retrouve des pans entiers de notre propre passé qu'elles ont imprégné de leur force poétique. On pénétre si profondément dans l'image qu'on retrouve "le temps perdu".
C'est que le pouvoir de ces images est grand, abolissant le temps.
Publié le 13/11/2009 à 11:01 par soleildanslatete
Un autre piéton, halluciné, va s'attarder dans ces paysages urbains. Halluciné ou plutôt obstiné. Patient. Il aurait pu croiser Rousseau (le douanier) sur son chemin. C'est un photographe : Eugène Atget.
Il est de moeurs austères et de patiente forgée à la rude discipline inspirée par son souci de piéger la ville à son éveil.
Tôt sur pieds, et la boite magique à ses côtés, sur le motif. On dit qu'il fut minutieux. Son métier l'exigeait. Et qu'il l'exerce en un temps où la technique était encore balbutiante, supposait qu'il supporte des temps de pose aux lenteurs propices à la réflexion. A la rêverie. A l'observation.
Nous allons vanter les charmes de la lenteur (souvenez vous des belles pages de Pierre Sansot). Son regard à fouillé des détails, déniché des secrets là où passent, distraits, ceux qui ne savent pas rêver. Le quotidien est plein de ces minuscules choses qui n'ont pas encore trouvées leur désignation avant qu'on ne les ait détruites. Alors on leur trouve une signification qui va jusqu'à reconstruire leur histoire. C'est qu'Atget devait se battre devant la montée des périls qui menaçaient Paris, les plans d'urbanisme du baron Haussmann, la pioche au service du pouvoir et des spéculateurs.
Il est partout là où la ville suinte de sa profonde mémoire, qui remonte parfois au moyen-âge. Un Paris de ruelles et de maisons de guingois. Un Paris du pauvre et de la tendresse. Les hommes y vivent un quotidien de labeur et de modestes fêtes. Des allures de campagne subsistent, jusque sur les hauteurs de Montmartre qui est encore aux meuniers, et bientôt aux artistes. Rousseau ira, son violon sous le bras (comme les petits personnages de Chagall). On le fêtera dans l'atelier de Picasso, un admirateur.