Antonin Artaud.
Publié le 02/10/2009 à 11:01 par soleildanslatete
S'il est courant que le poète dessine dans les marges de ses poèmes, Artaud lui confère une importance telle qu'il devient autonome et le place dans la catégorie des grands dessinateurs. Où se voit le travail même et les étapes de sa quête (tout comme chez Giacometti) chargeant le dessin à mesure qu'il s'y enfonce, comme à la recherche d'une vérité qui n'est pas au bout du crayon mais dans la texture même du support (le papier). D'où une certaine violence graphique qui ira jusqu'à la déchirure du support comme il lui arrive de la pratiquer.
Il fait, d'ordinaire, les portraits de ses familiers, de ceux qui l'approchent ou partagent sa vie (les Loeb, Paule Thevenin, Marcel Bisiaux), parvenant jusqu'à la ressemblance visuelle, mais bousculant celle-ci par des accidents des incises graphiques qui lui font comme une sorte de couronne où se tassent toutes les angoisses du modèle conjuguées aux siennes.
Ce sont comme des morceaux d'un éclat sidéral qui agressent une présence humaine. Précipitant ainsi le portait dans un espace qui n'est plus celui d'une simple ressemblance (somme toute rassurante) mais dans un climat d'urgence qui le transfigure, à moins qu'il ne le condamne.
Publié le 31/07/2009 à 11:33 par soleildanslatete
C'est un ouvrage de commande. D'ailleurs pour le mener à bien Artaud use de l'aide d'un certain Auffret que lui "procure" son éditeur Denoël. Ce dernier consulte les ouvrages de référence dans les bibliothèque, donne à Artaud les éléments d'une riche bibliographie ce qui peut assurer d'un travail mené avec la rigueur du chercheur. De l'historien. Hors Artaud, par tempérament n'est ni l'un, ni l'autre, et attelé à l'histoire d'Héliogabale il reste Artaud. Il utilise son sujet (un personnage hors mesure) pour fortifier ses propres convictions, notions et croyances qui le définissent dans son orgueilleuse et périlleuse singularité.
Héliogabale empereur furtif et télé-commandé par une bande de femelles enragées (Artaud les voit ainsi) devient un personnage de la théâtralogie intime d'Artaud. Un adolescent étincellant et pervers dont la mort signe l'infâmie de la vie
"S'il y a autour du cadavre d'Héliogabale, mort sans tombeau, et égorgé dans les latrines de son palais, une immense circulation de sang et d'excréments, il y a autour de son berceau, une immense circulation de sperme." Le ton est donné, et tout procède de la même fureur provocatrice.
Menant son récit Artaud révèle, au fur et à mesure quelques unes de ses obsessions qui vont trouver cohérence à propos du théâtre, ce Théâtre de la Cruauté où il promulgue des règles depuis largement suivies par les metteurs en scène les plus audacieux. Intervention de la voix qui vient des entrailles et non plus de la tête, et qui est la "musique" de nos instincts les plus forts les plus brutaux. Et de donner à la poésie la force d'une arme capable de bouleverser l'ordre du monde (d'où le thème de l'anarchiste qu'Héliogabale illustre exemplairement). Dans sa folie logique il transforme son règne en une cérémonie sacrée (et éprouvante, et sexuée à l'outrance) et la scène du théâtre est agrandie à la réalité qu'il magnifie en splendides fêtes orgiaques, dépassement de soi, agression constante de toute tempérance confortable. Perturbateur insupportable il étonne, exalte, effrayant au final une foule lasse de ses splendeurs et turpitudes sacrées. Précipité vers la mort la plus ignoble. Artaud en donne une description hallucinée.
L'ouvrage publié par Denoël en 1934 comprend mille cinq cents exemplaires, et quelques uns "de luxe". Il en restait encore un grand nombre en 1946 quand le galeriste Pierre Loeb organise une vente pour secourir un Artaud revenu de l'asile (Rodez) et dans la plus grande misère.
Publié le 27/07/2009 à 11:51 par soleildanslatete
Prudemment il est annoncé que le Moine (oeuvre légendaire de Monk Lewis dont la traduction avait été confiée à Antonin Artaud) est, de fait, "raconté".
Moins traduction selon les lois en usage que repris à son compte, et selon ses propres fantasmes, par un Artaud qui trouve là matière à donner libre cours à sa fougue verbale, son déchaînement imaginatif.
Un texte brûlant et confinant à la folie, qui témoigne bien de cette vague (typiquement anglaise) du "roman terrifiant" où se distingue aussi la romancière Anne Radcliffe.
Le texte, pour significatif qu'il soit, n'est pas essentiel pour la compréhension de la pensée d'Artaud, encore qu'il entre incidemment dans la constitution de sa légende accordée aux excès gestuels de ses théories scéniques (largement imitées depuis) et à ceux du verbe qui va chercher, au coeur des mots, dans la coulée furieuse des phrases, une sorte de vérité intérieure, physiquement vécue, propre à réveiller les instincts du corps écrasé par les conventions sociales, occulté par la civilisation occidentale que toute agression, surtout fantasmée, doit nous faire éprouver pour en retrouver l'énergie primitive.
Publié le 21/07/2009 à 14:34 par soleildanslatete
Les lettres de Rodez.
Henri Parisot, directeur littéraire chez Flammarion (un voisin), venait longuement, au Soleil dans la tête, parler avec douceur et un rien de moqueur (dans le regard) des poètes qu'il aimait (c'est le grand spécialiste de Lewis Caroll).
Il était le destinataire des fameuses "Lettres de Rodez" qu'avait publié GLM et je ne pouvais m'empêcher, alors qu'il m'en parlait, de me propulser mentalement dans cette grise mais prenante ville dont j'imaginais le poids qu'elle pouvait exercer sur Artaud, prisonnier alors de sa folie et errant dans la ville, cahier dans le poche et crayon pour y noter, comme il le faisait continûment, un bout de poème, une pensée, le plus souvent un cri.
Regardons l'édition de ce modeste livre tiré avec tout le soin et la ferveur que Guy Lewis Mano mettait à l'édition de ses ouvragres.
Singulier qu'une telle angoisse, une telle fureur, une telle souffrance tiennent en un si modeste volume qui a, de surcroît, l'audace d'être élégant.
Publié le 15/07/2009 à 14:06 par soleildanslatete
Gaston-Louis Roux (qui n'est pas à sa place dans l'histoire de la peinture contemporaine et que les institutions négligent d'une manière scandaleuse) m'avait donné l'affiche qu'il avait conçue pour la théâtre Alfred Jarry qu'avait créé son ami Antonin Artaud. On retrouve sa reproduction dans l'ouvrage consacré à Artaud édité chez Veryrier.
Affiche d'une étonnante impétuosité, traduisant tout à la fois "l'esprit tragique" d'Artaud et la malice fanfaronne et bouffonne de Jarry pour l'aventure d'un théâtre qui fut brève et malheureuse. Le jeu d'Artaud y était singulièrement agressif et provocant et la maîtrise du verbe qui était à la base de ses théories n'y trouvant pas le débouché qu'il pouvait en attendre.
Gaston Louis Roux est alors au stade d'une profonde mutation de son style. Ce qui lui vaut d'être rejeté de sa galerie prestigieuse (Kahnweiler) et de connaître l'errance des peintres dépourvus de ces attaches matérielles qui leur permettent de trouver leur public.
On le voyait dans son atelier (et dans la nature qu'il scrutait avec l'oeil d'un entomologiste) retrouvant la fascination du réel non sans être passé par l'exemple de Giacometti, son ami alors.
Publié le 07/07/2009 à 14:03 par soleildanslatete
Livre mythique.
Vie et mort de Satan le feu.
Publié par Eric Losfeld en 1953, sous l'enseigne de "Arcanes".
Sous ce titre ce sont des pages sauvées de la disparition d'un Artaud survolté revenant du Mexique. Il y est question du pays des rois-mages. L'important, c'est l'histoire de leur découverte par Serge Berna qui la conte avec beaucoup de verve dans la préface. On est rue Visconti, à la suite d'un chiffonnier qui doit vider un grenier. Serge Berna se rend sur les lieux, fait choir une pile de papiers divers. On l'écoute :" j'accroche une pile de choses instables. Le tout dégringole mollement avec une lenteur de nuit. Je me baisse vers quelques pages tombées à mes pieds. Elles étaient disposées en une sorte de rosace étonnament régulière au milieu de ce désordre de vieillesse et de mort. ; ces quatre ou cinq pages allaient en une ronde régulière parmi le remugle de choses pourrissantes de papier même pas déchiré, flappis de poussière et d'eau.... (elles) étaient bourrés d'une écriture hachée, du haut en bas, pleine de fièvre, dont les signes se chevauchaient, s'intriquaient, se nouaient en un écheveau tournoyant. Au bas d'une page la signature : ANTONIN ARTAUD. Il en résultera un livre. En lambeau mais capital parce qu'il est le résultat du voyage que le poète fait au Mexique, aux bords extrêmes de la folie. On y découvre un Artaud hanté par l'astrologie, l'alchimie, les philosophies orientales, le Livre des morts Tibétains, celui là même qui sera pillé au delà de sa mort par ses héritiers spirituels.
Publié le 06/07/2009 à 10:54 par soleildanslatete
Artaud, en passant.
On sait combien le passage d'Artaud dans le ciel contemporain de la pensée pèse sur les âmes et les consciences de ceux qui ont eu le bonheur (ou le risque) de le rencontrer. Ame ardente et brûlée, elle conduit vers une lucidité (et une colère) qu'il est difficile d'assumer quand on veut protéger un quotidien rassurant, des relations de convention avec le monde. Il met le doigt sur ce qui fait mal, il invective notre conscience, il milite pour cet "ailleurs" invoqué par Rimbaud, un état supérieur de l'homme, un dépassement des frontières de notre conscience des limites de notre corps.
C'est du corps qu'il est question, parce que profondément malade et à le merci du monde médical, Artaud s'insurge contre ceux qui veulent s'emparer de sa conscience au nom de sa santé. On sait combien il s'achemine vers un délabrement corporel d'autant plus injuste et révoltant qu'il incarnait, dans sa jeunesse, une image d'archange (voir les films dans lesquels il est amené à jouer).
Ses derniers ouvrages, délicatement édités par les éditions K (un modèle du genre) jalonnent une pensée moins pieuse qu'incandescente.
Publié le 08/04/2009 à 12:00 par soleildanslatete
L'enfermement, qu'il soit celui de la prison ou de l'asile, exerce une sorte de fascination et dote la création de ceux qui en sont les victimes d'une auréole prestigieuse. Le Marquis de Sade aurait-il une aussi large audience s'il n'avait pas été une sorte de martyr de la morale d'une société qui refusait d'admettre son comportement. Et le prison n'a-t-elle pas été finalement la source (sinon le moteur) de son oeuvre. L'isolement ouvrant largement l'espace de l'imaginaire et du fantasme. De même, l'oeuvre de Jean Genet est toute entière nourrie de l'enfermement adolescent (sort des enfants orphelins ou abandonnés et confiés à des institutions).
Le cas d'Antonin Artaud est plus complexe. L'asile lui a donné un prestige lié à la souffrance, lui qui dénonçait justement (même étant libre) cette difficulté d'être et surtout de dire son "mal être".
L'asile va exacerber ce mal, le précipiter dans des abîmes que tentent d'explorer les déviances du langage, ses désarticulations, ses maniements effrayants. Comme si, le verbe, affolé, défiait ses limites, C'est une langue électrisée qu'il maniera avec une force qui la détruit. Son physique dénonce cette lutte intérieure, cette chute vertigineuse vers les abysses d'où souvent l'on ne revient pas.
Publié le 26/03/2009 à 12:00 par soleildanslatete
Plus que pour tout autre écrivain la notion de brouillon, le mythe du carnet de note aura son importance car Antonin Artaud vivra constamment avec des carnets en poche (souvent de modestes cahiers d'écolier qu'il couvrait d'une écriture hâtive, désordonnée, passionnée, virulente, à la mesure de sa pensée toujours effervescente). On ne peut attendre chez lui une oeuvre construire. Trop de hâte à dire, à prévenir, à explorer ce champ effrayant de sa propre conscience aiguë du monde, de la réalité, de son devenir. Construire une oeuvre c'est s'arrêter à un sujet, le creuser quand à mesure que l'on explore son sujet d'autres surgissent qui le tiennent et l'enserrent et le nourrissent, parfois le contredisent.
L'esprit navigue et s'affole d'aller ainsi aux quatre coins de l'horizon de la pensée.
L'écriture qui colle à sa pensée chez Artaud me fait penser à la peinture de Jackson Pollock qui balance sa couleur sur une surface plate (l'aménagement du territoire) en allant d'un point à un autre d'une galaxie, de l'univers connu, pour percer le secret de ses frontières et gagner des zones inconnues où, se risquer, c'est aussi perdre le rythme de sa phrase, en briser la logique pour basculer vers de nouvelles questions, une autre aventure que celle prévue. Ainsi une phrase perd-elle en route son itinéraire et va cogner ailleurs, en terre inconnue
On peut imaginer une oeuvre qui a perdu son plan, comme le voyageur a perdu sa carte. Le lecture d'Artaud c'est celle d'une que quête qui n'est ni celle du Grâal ni celles que nous propose notre héritage légendaire. Mais d'un esprit qui s'est détaché de son savoir l'ayant mis en doute. Dada ne fut-il pas la mise en cause de notre société, Artaud met en cause les discours que l'on nous enseigne parce qu'il n'a pas trouvé les mots qui ont la pointure de nos angoisses ( de nos problèmes) alors ses carnets sont ceux d'un bien étrange explorateur. Nous n'avons pas encore inventé la boussole qui aille avec.
Publié le 17/03/2009 à 12:00 par soleildanslatete
Ce n'était pas une sinécure d'être le médecin traitant (en psychiatrie) du "fou" Antonin Artaud, puisque telle était la qualification dans laquelle on l'avait enfermé et l'état social dans lequel alors que l'Europe était à feu et à sang, il avait été conduit par quelques propos incendiaires, une agitation verbale et gestuelle jugée dérangeante et que le docteur Gaston Ferdière avait la charge de guider. Il donne à Artaud la possibilité de faire passer dans les mots cette fureur interne, ce trop plein d'ardeur mentale qui agitait le poète au point de le rendre difficile de compagnie et perturbateur des consciences qui tentaient de le rejoindre dans son enfer intime.
Ferdière avait, de la poésie, l'idée que peut s'en faire un homme qui analyse les hommes pour tenter de comprendre ce qu'ils sont, de quel bois ils se chauffent.
Quelques plaquettes de vers naïvement provocants, qu'on aurait volontiers offert à l'analyse d'un autre psychiatre, comme quoi on ne sortait pas d'une méthode à défaut d'aborder dans un territoire habitable qu'on aurait plaisir à visiter.
J'ai le souvenir d'un article que j'avais donné à la revue "Entretiens "(de Rodez) à lui consacré et qui offrait quelques spécimens de cette vision inquiétante à défaut d'être attachante (impossible de retrouver le document).