Posté le 21.03.2008 par soleildanslatete
Anna de Noailles, les Eblouissement.
Les éblouissements tyranniques, les étreintes diaphanes, les voix innombrables d'Anna de Noailles nourrissent une oeuvre qui a connu une singulière estime, et poussée par le jeu de la mondanité, a gagné une audience qui fausse la hiérarchie des valeurs poétiques de son époque. Même Proust (il est vrai volontiers flagorneur) n'hésite pas à parler de génie.
Capricieuse, névrosée, d'une éducation soignée, et d'une vive intelligence quand elle est "naturelle", Anna de Noailles porte en elle toute la flamme bigarrée de ses origines slavo-balkanaises. Un mélange de fantaisie bariolée et d'enthousiasme authentique que gâche un goût excessif de l'emphase et un égocentrisme poussé à ses extrêmes. Ses origines aristocratiques, son alliance de convention avec une vieille famille française, la situant dans une sphère volontiers portée à l'auto-satisfaction. Dans son oeuvre (trop abondante) Anna de Noailles multiplie les cris et les soupirs, mais la notation des sensations est toujours juste, même si elle est celle d'une privilégiée qui peut s'offrir le luxe de les cultiver. Menant une "auto analyse" de son moi, à l'écoute d'elle-même avec le même excessif affinement que Proust, mais dans un registre qui reste celui d'une jeune fille éternellement égarée dans ses propres tourments, et la gamme raffinée de ses sensations, de ses émois intimes, de sa soif inextinguible d'amour. Le quêtant inlassablement, nerveusement. Aux confins de l'hystérie.
Surestimée, emportée par l'élan donné par sa cour d'admirateurs, elle s'impose aux premiers rangs de la littérature féminine du début du XX° siècle alors que celle-ci perdure sous l'éclairage mauve et étudié du saphisme largement partagé, autour de Renée Vivien.
Posté le 19.03.2008 par soleildanslatete
De sa descendance de Corneille, elle ne pouvait que revendiquer une attitude de noblesse d'âme et de passion dévastatrice, en fut-elle directement la victime. Le contexte politique de son époque prédisposait à une vocation qui ne pouvait se construire que sur un engagement moral, un destin à dimension historique. Il lui restait à trouver un partenaire à la mesure de sa soif d'héroïsme, de se dépasser.
Sans Marat, elle serait restée une sorte de Bovary du civisme, enfermée dans les limites étroites d'une province encore profondément imprégnée de catholicisme et de traditions, que les membres de sa classe perpétuaient. Elle va se crucifier au nom de l'Amour de la Patrie, en défiant celui qui revendique les mêmes ambitions mais en jouant sur le registre de la mort, la violence judiciaire.
Charlotte Corday, dans un destin fortifiée par une enfance qui ne pouvait que l'y préparer (tout comme celle de Jeanne d'Arc - une sorte de modèle), va s'immoler sur l'autel du patriotisme que tout le monde autour d'elle invoque, mais qu'elle gravit dans le sang du sacrifice d'elle-même. Sorte d'Iphigénie de l'intolérance.
Posté le 19.03.2008 par soleildanslatete
La femme flambée ( de la Saint Vierge à Brigitte Lahaie).
C'est sous ce titre qu'un livre avait été imaginé (il y a plus de dix ans) et qui n'est jamais terminé tant le sujet s'étend en multiples ramifications. La femme flambée est celle qui dépassant les limites de sa condition ( tant physiques que sociales) peut aller jusqu'au bout de son destin, de ses aspirations, et naturellement de ses fantasmes. Soit qu'elle tienne son destin en main, et l'accomplisse, soit qu'elle soit désignée comme telle par l'histoire et l'image que l'on se fait d'elle. Elle devient une icône.
Cela peut aller de Camille Claudel à la du Barry en passant par Charlotte Corday, Carmen, Eugènie de Guérin, Gabrielle d'Estrées, Jeanne Duval (la maîtresse malade de Baudelaire), Jeanne d'Arc, Justine et Juliette (les héroïnes de Sade), Katherine Mansfield, Laure Peignot (la maîtresse de Georges Bataille), Louise de Lavallière, Lucile Desmoulins, Lucrèce, Messaline, Julie de Lespinasse, Madame Roland, la reine Margot, Ninon de Lenclos, Olympes de Gouges, Nancy Cunard (la maîtresse d'Aragon), Nana (l'héroïne de Zola), Saint Thérèse d'Avila, Sarah Bernhardt, Salomé, Théroigne de Méricourt, Valtesse de la Bigne, Virginia Wolf, Renée Vivien, la comtesse de Noailles, Nadja (héroïne d'André Breton), Marguerite Moréno, Manon Lescault, Nusch (la femme d'Eluard)....
Une liste enrichie chaque jour de nouveaux noms en fonction de lectures.
On peut trouver un début de la "Femme flambée" sur le blog soleil922
Posté le 18.03.2008 par soleildanslatete
Les adresses de Léautaud.
Casanier, portant robe de chambre et négligé en son intérieur, Léautaud va naviguer dans Paris avant d'ancrer son "navire" (oserait-on dire encrer), à Fontenay aux Roses. Il en fait lui-même l'énumération dans son Journal (25 décembre 1932).
"j'ai habité : hôtel de la Lozère, rue Monsieur le Prince, quelques jours - faubourg Saint Jacques - 14 rue Monsieur le Prince - rue Amyot - rue des Ursulines - Hôtel de Savoie rue de Savoie- Hôtel Orfila, rue d'Assas, une nuit - Hôtel Vauquelin, rue des Fossés-Saint-Jacques - Hôtel du Perron, rue Jacob, un mois - 11, rue de Condé - 9, rue Bonaparte - rue Tournefort - 29, rue de Condé - 15, rue de l'Odéon - 17, rue Rousselet - rue Duguay-Trouin - Passage Stanislas - enfin Fontenay-aux-roses, rue Ledrun-Rollin six mois puis rue Guérard dans un pavillon avec jardin".
Suivre à la trace celui dont on quête le souvenir c'est refaire une sorte de voyage d'initiation. Il y a un Ulysse en tout homme.
Posté le 18.03.2008 par soleildanslatete
Le Paris de Léautaud.
Amateur des grands piétons de Paris ( Restif de la Bretonne, Léon Paul Fargue, Jacques Réda) on n'aurait pas, à priori, l'idée d'y inclure Paul Léautaud. Pourtant il ne manque pas de raconter par le menue ses errances parisiennes qui sont souvent liées à des histoires sentimentales. Etonnante cette manie d'entrer dans les détails, de donner le numéro de l'immeuble (ce que fait d'ordinaire le policier chargé de la surveillance du stationnement !), d'offrir ainsi au lecteur la carte exacte de ses déplacements, de son appropriation de l'espace toujours motivé par un fait personnel, n'ayant alors de prix à ses yeux que comme cadre de sa propre vie.
Ce qui n'est pas la manière de voir d'un Jean Follain, d'un André Breton, arpenteurs du pavé parisien pour en tirer une matière qui est une ouverture pour leur propre ego.
L'égotisme de Léautaud (n'est-ce pas la leçon tirée de Stendhal qu'il aime tant ?).
Posté le 18.03.2008 par soleildanslatete
Retour à Léautaud.
Quelle "oeuvre" étrange. Crispante et pourtant on s'y attache, s'enlise dans cette complaisance (complexée) vis à vis de soi-même. Une oeuvre ? de si mince envergure et impitoyable dans ses jugements vis à vis des autres. A l'entendre il a tout sacrifié pour elle et jusqu'aux "amours". On attendrait un monument, une fresque dans la genre Balzac, ou une incursion forte et exemplaire dans le domaine de l'invention littéraire. Hors les pages du "Journal" ( d'une écriture parfois bien relâchée) ne sont que des considérations quotidiennes. On y rencontre beaucoup de personnages qui en rendent la lecture attrayante, et l'indéniable malice de l'auteur fait passer le reste, le banal des situations, des problèmes et ce qu'une vie a de fade, sauvée par les élans d'une pensée (et d'une sensibilité complexe) mais est-ce pour autant une oeuvre à laquelle on doit tout sacrifier, son bonheur, celui des autres et tout engagement dans la vie, se mettre en marge de la société pour le simple plaisir de se contempler. Mais, dans le cas de Léautaud, n'est-ce-pas, tout simplement, le souci de se chercher. Le "Petit ami", oeuvre clef, reste un bel exemple d'auto-analyse. Léautaud n'aimait pas Rousseu, et pourtant ne le retrouve-t-on pas ici. A la mode 1900 ?
Posté le 17.03.2008 par soleildanslatete
Berthe de Courrière.
Modèle de Clésinger, sculpteur officiel de l'époque, (elle sera le Marianne du Sénat), Berthe de Courrière (un nom fabirqué et une particule de fantaisie) est surtout liée à Remy de Gourmont auquel elle restera fidèle jusque dans la drame vécu par ce dernier qui sera atteint d'un lupus facial.
Elle est au coeur de la vie littéraire de son époque. Elle est l'héroïne de "Sixtine" et Huysmans en fait la Hyacinthe Chantelouve de "Là-bas", Jarry, enfin la met en scène dans "l'Amour en visite".
Personnage complexe, mêlé à de sombres histoires de messes noires elle veillera sur son ami poète avec un rare dévouement et retient l'attention de plusieurs historiens de la littérature dont Noel Arnaud ("Gourmont, Jarry et la Vieille Dame"), Henri Bordillon ("L'amoureuse en visites") etg Hermann Bossier ("Un personnage de roman"). On trouve encore des traces de son passage chez Maurice Dubourg ("La Sixtine de Gourmont"), Pierre Dufay ("J.K.Huysmans, Madame Courrière et l'abbé Van Haecke"), dans le "Journal" de Léautaud, les souvenirs de Rachilde, le "Journal" de l'abbé Mugnier.
Posté le 17.03.2008 par soleildanslatete
Le monde pittoresque de la Comtesse de Ségur.
En principe, et selon les usages des familles, une tradition de bon ton, la lecture des romans de la Comtesse de Ségur était réservée aux filles. Dans le même temps, même lieux, même culture, on dirige les garçons vers Jules Verne et c'est ainsi que s'est formée la vision du monde de nos parents et grands parents, au nom d'un curieux préjugé qui voulait que la littérature ait un sexe.
Imaginons l'inversion de ces principes et voilà la littérature de la comtesse de Ségur habillée de rouge (les premières éditions de chez Hachette) entre les mains d'un garçon et voilà que son destin en sera changé.
Voire.
On y apprend la vie en famille (riche, honorée et conventionnelle), les plaisirs de la campagne et chacun à sa place. Point de situations ambiguë, et le seul personnage un peu "déviant" est cette pauvre Sophie à qui il arrive tous les malheurs, et cette horrible Mac Misch qui manie le martinet comme une adepte du marquis de Sade qui s'ignore. On y découvre même des cagibis obscurs, qui semblent descendre en droite ligne des "romans terrifiants" de ces bonnes bourgeoises anglaises du XVIII° siècle qui écrivent des romans pour se faire peur (Anne Radcliff par exemple).
Autrement tout est lisse. Voir "les Petites filles modèles". Madeleine, Camille et leurs cousines, amies et voisines des châteaux environnant, mènent une vie qui annonce une femme d'intérieur, juste mondaine pour l'excellence de son foyer.
On les retrouve dans ces gravures de mode qui séduisaient tant Mallarmé qu'il écrit à lui seul des textes pour un magazine dont il est le seul redacteur.
Les illustrateurs des romans de la bonne comtesse sont des témoins attentifs de cette société qui entretient le confort d'une culture, ses prestiges et ce que les bonnes manières apportent à l'établissement d'un ordre social aujourd'hui éclaté.
Posté le 16.03.2008 par soleildanslatete
Le goût des choses.
Un livre est plus qu'un objet, c'est une aventure mettant à contribution la passion et l'expérience d'artisans et de créateurs venus de maints horizons. Le tenir en main c'est posséder le pouvoir des mots dans leur enveloppe la plus appropriée. Un livre c'est une aventure de la matière autant que de l'esprit. Il passe par l'imprimerie qui est autant un laboratoire qu'un atelier de fabrication. Avec Restif de la Bretonne il est même le laboratoire même de l'écriture, celui-ci ayant pour habitude de composer ses ouvrages directement en prenant les lettres composant les mots dans les cases de l'imprimeur. C'est une image exemplaire de l'écriture que celle là, ancrée sur le matériau lui-même, qui véhicule les mots. A méditer.
Posté le 16.03.2008 par soleildanslatete
Armel Guerne le veilleur solitaire.
Des nombreux visiteurs qui faisaient une halte amicale au Soleil dans la tête, Armel Guerne était le plus mystérieux encore qu'il se dégageait de lui, de son calme apparent, une chaleur, une bienveillance qui se traduisait par l'énoncé, parfois, de remarques qu'il accordait à notre inexpérience manifestée par notre comportement devant la clientèle. Après tout, une librairie a pour mission de vendre des livres et tenue par ma mère (peu préparée à cette aventure, sa formation étant celle d'avocat) cela finissait par ressembler à un salon littéraire où l'on bavassait à n'en plus finir en se faisant faucher des "Pléiades" pourtant sous vitrine (les amateurs de livre comprendront).
Il passait de nombreuses heures dans ce qu'on avait appelé "le fauteuil d'Emmanuelle" en référence à un film érotique qui faisait fureur à l'époque (voir dans Europe - juin juillet 2OO7 -l'article sur André de Richaud). Il aimait s'attarder sur les travaux en cours, et n'avait pas d'indulgence pour ceux qui abordaient les mêmes sujets que lui sans le soin qu'il leur apportait.
La traduction de MOBY DICK de Jean Giono n'était pas "à la hauteur" de l'original selon lui, et il avait décidé de l'entreprendre de son côté. Son oeuvre ( de dimension modeste) est de celles qui pâtissent de l'esprit commercial et tapageur du monde des livres depuis cette époque. Elle était confidentielle, et "rare". Mais c'était justement ce que l'on aimait promouvoir au Soleil dans la tête et il l'avait compris, apprécié, et sentait bien qu'il était là en pays ami.