Posté le 12.04.2008 par soleildanslatete
Tamara de Lempicka.
Il fallait aux Années folles des personnages dotés du pouvoir d'en traduire l'essence même, le caractère glamour et jusqu'à l'audace des moeurs qui préfiguraient notre époque dans son formidable aménagement social pour reconnaître les "différences", les excès et jusqu'à une certaine esthétique de la décadence annoncée.
Tamara de Lempicka, de surcroît exilée, venue des lointains horizons slaves, pouvait être un personnage de Paul Morand, une sorte de Vénus mondaine, entre bohème et luxe ostentatoire. Venue à la peinture par les académies (elle fut l'élève de Maurice Denis et d'André Lhote) elle a aussi largement puisé dans une parfaite connaissance de l'art italien. Elle met son savoir faire (un peu froid) dans l'exploration du milieu qui la célèbre (elle fait de nombreux portraits), à la fois personnage d'une société "choisie" dont elle célèbre les charmes empruntés et les codes raffinés et chroniqueuse de ses rites, de sa morgue, dont elle fait une figure de style.
Posté le 12.04.2008 par soleildanslatete
Michel Macréau le dessin en folie.
Sa rencontre autour de 1968, grâce au peintre du groupe Cobra Corneille fut une révélation. On organisa une exposition dans une galerie de la rue des Beaux-Arts, ce haut lieu de l'art vivant, et s'affirmait alors l'impétueuse volubilité de ce graphomane délirant qui déliait des visages de caricature sur la toile, en défiant les couleurs, les nommant à contrario, et jouant du blanc du fond de la toile comme d'un mur car c'était l'impérieuse affirmation du mur qui avait la parole avec Mai 68, et que nous avions annoncé depuis bien plus longtemps (voir "Les Sables solaires", revue ronéotypée issue de la guerre d'Algérie).
La légende, déjà, s'était emparée d'un personnage qui avait toutes les conditions requises pour devenir une sorte de "peintre maudit" de sa génération. Travaillant dans un château délabré, ne rencontrant qu'indifférence autour de lui ( Jean Dubuffet lui offrant sa compréhension et son admiration) il ne lui restait plus qu'à devenir le proie de commentateurs abscons se grisant de mots et flirtant avec la psychanalyse pour donner des clefs à une oeuvre d'un abord plus facile qu'il y parait.
Elle se voit mieux avec un regard d'innocence ( tout comme celle de Gaston Chaissac) et ses références sont naturelles c'est à dire compréhensibles par quiconque.
Il a été largement exploité par les peintres de la nouvelle figuration, de Combas à Basquiat (ce dernier lui devant pratiquement tout), et, le temps jouant à sa faveur, il gagne enfin sa place de précurseur. On n'a pas fini d'en entendre parler.
Posté le 11.04.2008 par soleildanslatete
Un scandale éclate au Salon de 1847. Le sculpteur Clésinger y présente une oeuvre dont le titre à consonance mythologique (Femme piquée par un serpent) cache l'indécence fondamentale. Le phénomène n'est pas nouveau. Sous couvert de scènes mettant en scène les héros de la mythologie grecque, peintres et sculpteurs déversent des hordes sulfureuses de corps livrés à leurs passions. Clésinger pousse très loin le principe et donne à voir une femme tordue soit-disant de douleur mais, de fait, abandonnée à la volupté. Théophile Gautier, ami de l'artiste qui en a d'ailleurs laissé un buste, peut écrire : " c'est le pur délire orgiaque, la Ménade échevelée qui se roule aux pieds de Bacchus, le père de liberté et de joie. Un puissant spasme de bonheur soulève par sa contraction l'opulente poitrine de la jeune femme et en fait jaillir les seins étincelants."
Le modèle est une courtisane qui se pique d'intellectualisme et tient un Salon, rue Frochot à Montmartre, fréquenté par des écrivains dont Baudelaire qui lui consacre des poèmes d'amour. Apolline Sabatier, femme entretenue et non dénuée de charme à l'en croire ses soupirants.
Clésigner devait épouser la fille de George Sand. Une liaison tapageuse.
Posté le 11.04.2008 par soleildanslatete
Le mouvement DADA n'a pas son pareil pour inventer un nouvel espace au mot. Il le met en scène, le porte aux limites du sens pour lui donner une force graphique, une fonction nouvelle qui peut passer pour "décorative" mais relève plus de l'interpellation. D'où une parenté avec le monde de l'affiche. C'est un espace graphique largement ouvert aux aventures, et même celles du hasard n'y sont pas étrangères. On peut imaginer l'invention d'un typographe délirant dans le cadre d'une imprimerie où l'on pioche les lettres et tous les signes présents dans une volonté de faire éclater la page, la surchargeant d'éléments informatifs.
C'est dans la surabondance que passe le message ( fut-il léger ou dérisoire).
D'ailleurs on bouscule les mots comme on bouscule les lettres, leur faisant tenir des propos insolites, déraisonnables, provocateurs.
A mettre dans la tradition de la création littéraire directement attachée à son véhicule de transmission : l'imprimerie. Plane ici l'ombre survolté du prolixe Restif de la Bretonne qui composait directement ses livres sur le "marbre" de l'imprimerie. Mais, celui qui utilise l'ordinateur ne se trouve-t-il pas, finalement, dans la même tradition ?
Posté le 09.04.2008 par soleildanslatete
Alphonse Chave une galerie comme une fête.
La galerie d'Alphonse Chave était, à Vence, l'incontournable, celle où les touristes, les amateurs, les amis se retrouvaient autour d'un choix esthétique hors normes ce qui faisait tout le charme du lieu et de ceux qui l'animaient. Hors normes, c'est à dire échappant aux modes, aux critères d'une pensée unique qui voulait que l'art fut abstrait après les années 5O, et à nouveau figuratif, mais à la sauce moderne, après les années 7O. Seul maître à bord de son local ( il avait, juste en face, un quincaillerie, celle-ci suppléant aux difficultés financières de celle là), Alphonse Chave faisait valoir ses choix qui savaient être éclectiques, avec, toutefois, une dominante sur les arts bruts, "naïfs", échappant aux académismes d'où qu'ils viennent .
Quand il rend hommage à Ribemont-Dessaigne, c'est en voisin. De Vence à Saint Jeannet il n'y a qu'un jet de pierre (le minéral domine dans la région). Ribemont-Dessaignes fut entouré de ses amis, dont Max Ernst et Man Ray (un banquet les réunira). On est là dans une atmosphère de kermesse, car une exposition chez Chave est une fête. Pour ses 8O ans Ribemont-Dessaignes retrouve le souvenir de tous ceux avec lesquels il avait fait "un bout de chemin" : Hans Arp, Marcel Duchamp, Raoul Hausmann, Valentine Hugo, Miro, Jacques Prévert, Dorothéa Tanning, André Breton, Georges Hugnet, Richter, Picabia, Schwitters,Calder; Joseph Sima. Un palmarès qui vaut bien la plus inspirée des épitaphes.
Posté le 09.04.2008 par soleildanslatete
C'est la diversité de ses moyens "d'approche" qui distingue l'oeuvre de Max Ernst.
J'avais été frappé, en lui rendant visite dans la ferme de Huismes (près de Tours) où il avait aménagé dans les anciens bâtiments (écurie, porcherie, étable), une succession d'ateliers, chacun consacré à une technique, par l'étendue de ses ambitions qui était de maîtriser aussi bien la sculpture que la gravure, la peinture que certaines techniques qu'il avait d'ailleurs inventé.
Il y a le savoir-faire qui vient au service d'une invention fertile, abondante et parfois furieuse. "La Tentation de Saint Antoine" s'inscrit dans cette fabuleuse série de "visions" où il avait pu mettre en pratique la décalcomanie, soit l'impression "à l'aveugle" de couleurs déposées sur un support et portées par frottage sur une surface, où se jouait à la fois la lecture d'un résultat hasardeux et la recherche d'une vision qui prenait alors des aspects fantastiques.
Max Ernst se faisait ainsi le chantre d'un temps de cataclysme ( voir la magnifique "Europe après la pluie").
Diversité aussi manifesté par le cadre qu'il s'était créé. Une promenade dans un jardin potager dont les murs étaient, ça et là, ornés de grandes frises sculptées provenant du magasin Dufayel, qui avait été démembré. Entre les plans de tomate, les salades et les espaliers des sculptures attendaient la pluie, signées Brancusi, Arp. Un jardin d'Eden ?
Posté le 09.04.2008 par soleildanslatete
L'appel du papier.
Le débordement de l'écriture, ses errances, l'abandon naturel au développement des signes que sont les lettres, une sorte de frénésie graphique qui fait, de l'écriture, un exercice de conquête de la surface offerte, disent bien que le passage du mot au dessin, du dessin au graphisme libre est des plus fluide. C'est qu'écrire (donc dessiner) c'est répondre à l'appel du papier, s'abandonner au moelleux de ses textures, à l'étal de sa blancheur, et se pose alors le problème des dimensions qu'il offre. La peinture moderne (André Masson, Jackson Pollock) a abordé ce problème du dépassement des limites (c'est un peu comme une voiture qui "passe" la ligne jaune). Elle ne veut pas se contenir dans les limites qui lui sont allouées.
De l'écriture donc, dans sa diversité du lisible à l'illisible, du contenu au dérapage sensible ou expressif, il sera ici question. Nombreuses sont les approches, et les solutions trouvées. Elles parlent d'angoisse et de jouissance, de réflexion et de colère. Et si l'on parlait de graphologie de l'inconscient ?
Posté le 07.04.2008 par soleildanslatete
Le tourisme selon Dada.
Poétes en devenir, agitateurs en complicité, ils passent de réunions publiques houleuses et provocatrices, à des expositions qui balisent un nouveau territoire de la pensée placée sous le signe de Dada. De Berlin et de Zurich, au nom de l'amitié et de l'ambition à se faire reconnaître (fusse par le scandale) les voici les André Breton, Tristan Tzara, Philippe Soupault, Louis Aragon, Théodore Frankel, Georges Ribemond-Dessaignes et non des moindres de ceux qui vont constituer le corps vibrant du surréalisme. Ils proposent une "lecture des lieux" qui échappe aux conventions et banalités du tourisme. Point de tour Eiffel, d'Arc de Triomphe, de Notre Dame qui sont les jalons d'une promenade pour porteur de Kodak, mais des lieux insolites, nouveaux, dénichés par ces piétons de l'ivresse poétique qui ont leur culture et leurs références du côté des marginaux : de Sade à Lautréamont en passant par Forneret et Jacques Vaché. On aime bien les fantômes quand on fait du tourisme à l'envers des usages. Ce sont des arpenteurs de la mémoire dont celle de Paris qui frémit à leurs pieds. Ici dans ce minuscule square de Saint Julien le Pauvre qui n'était alors qu'un terrain vague. On en a fait une sorte de petit musée lapidaire et il possède le "plus vieil arbre de Paris", un robinier rapporté au creux d'un chapeau de la lointaine Amérique.
Complet trois pièces, feutre mou et canne, c'est le défi du fils de bourgeois qui fait ses barricades.
Posté le 07.04.2008 par soleildanslatete
Moins qu'une école c'est une cour de récréation. On y traite de la poésie autour d'un pharmacien poète qui aurait donné à Flaubert une autre idée du "potard" :Jean Bouhier. Il possède une échoppe dans le petit village de Rochefort, des amis poètes viennent le voir. Ce sont les heures sombres de l'occupation, de la censure et la mort rôde alentours. Les surréalistes, la branche armée de l'intelligence créatrice de l'entre deux guerre, s'est en parti repliée aux USA. Reste un noyau dur, mais menacé à Paris, autour de Jean François Chabrun et Noël Arnaud : c'est "La Main à plume". Elle fera, ultérieurement, le lien entre le surréalisme et les mouvements : situationniste, Cobra et toute l'avant-garde des années 5O.
A Rochefort on ne théorise pas la poésie (rien qu'un peu) on veut la vivre au quotidien, on donnera du monde une image simple, humaine (à "hauteur d'homme") on trouvera des repères, des complices, de René Guy Cadou à Michel Manoll (le poète libraire qui avait laché des colombes dans sa librairie-bouquinerie de Nantes).
Dans les années 5O l'Ecole de Rochefort connaît son apogée, une reconnaissance quasi officielle. René Guy Cadou est mort. Il est à la fois l'incarnation et l'icône de cette poésie fraternelle dont il illustre magnifiquement la richesse et la force de nouveauté.
Un jeune typographe qui vient de créer une petite maison d'édition : Millas-Martin, organise un album souvenir (déjà) sur l'Ecole de Rochefort. On retrouve les anciens, les nouvelles recrues, et un texte très évocateur d'un jeune pèlerin de la poésie : Michel Ragon. Un plaisir délectable.
Posté le 07.04.2008 par soleildanslatete
Un long fleuve tranquille.
Certains tableaux échappent aux problèmes qui touchent l'art de peindre. Ils ont une vie autonome, hors de l'Histoire de l'art ( encore qu'ils représentent une certaine notion que l'on avait de l'art à la Belle Epoque). Ils sont moins des tableaux illustrant l'histoire de l'art qu'un "arrêt sur image", les plaisirs du conteur.
En voici un, sublime pour qui s'attarde à méditer sur les images, lui offrant un espace fantasmé, un fait d'Histoire (on le dénichera) qui a pris les dimensions d'une étrange légende. Le titre déjà nous écarte de la réalité car on y parle d'énervés (y voyant une image de la démence) oubliant la définition médicale qu'on sera bien obligé d'admettre, perdant, du même coup, une part capitale du prestige qui émane de l'oeuvre. L'histoire nous dit que les fils de Clovis, révoltés contre leur père, furent ainsi punis et abandonnés au fil de la rivière. Cela se passant du côté de Jumièges (se souvenir de l'abbaye qui génère sa propre mythologie : de Jean de Tinan, qui y passait des vacances en famille, à Maurice Maeterlinck, qui en fit sa demeure, le temps d'un rêve de théâtre).
La Seine, un long fleuve tranquille, et sur son cours, abandonnée, cette étrange embarcation menant à la mort les condamnés dans un mélange de faste barbare et de mystère (une lampe à la proue, comme pour un lieu funéraire !).
Depuis le panier dans lequel Moïse fut retrouvé par les servantes du Pharaon, le thème de l'eau fiancée de la mort a connu ses stances morbides et fantastiques.
La lenteur du supplice, le calme apparent qui l'entoure nous submerge. Que vienne la tempête !