Posté le 16.04.2008 par soleildanslatete
Les feux arrière du surréalisme.
Tels ceux d'une voiture qui s'éloigne et rougeoient, alors qu'elle s'éloigne dans la nuit, les derniers feux du surréalisme se sont peu à peu dissous dans l'oubli après la mort de son initiateur André Breton (1969).
Après l'exil aux USA, durant la dernière guerre, André Breton a bien du mal à s'imposer dans l' exclusivité intellectuelle qui fut la sienne dans les années 20 et 30. Sartre et son entourage virulent avait pris le pouvoir, le surréalisme avait survécu, tant bien que mal, pendant l'occupation grâce à la ténacité d'un Noël Arnaud et son groupe de "La Main à Plume", mais l'élan s'était détendu.
Les grandes figures du mouvement s'étaient éloignées dans la mort ou le refus. Dans sa digne solitude André Breton s'entoure de quelques jeunes gens dont les motivations sont parfois suspectes. José Pierre (pourtant bien sympathique) voyait là le moyen d'intégrer le seul mouvement qui vaille la peine, mais pensant en tirer profit. Le moteur même du surréalisme s'était brisé dans la guerre, et à la révolte de sa jeunesse suivait le désespoir sartrien ou le désir de consommer. La consommation va devenir la grande religion de l'après-guerre. Elle règne aujourd'hui. Le surréalisme devient un élément de la mythologie culturelle. On y sanctifie des figures exemplaires comme Antonin Artaud, René Crevel ; Philippe Soupault joue solitaire ; René Char distille les mots au chant des grillons dans son midi de plein soleil ; Paul Eluard flirte avec le communisme et Aragon y milite.
La poignée de jeunes qui rallient le mouvement n'ont ni la force ni le prestige ni l'aura de leurs aînés. Ils multiplient les interventions d'humeur (tracts) et encombrent des revues qui leur sont ouvertes faute de plus prestigieux collaborateurs. La plupart d'entre elles ( Medium, Le surréalisme même) sont animées par le turbulent, généreux et pittoresque Eric Losfeld. J'ai alors des échos de première main. On tente de faire front, de se donner du poids. La poésie y perpétue des valeurs qui furent celles du merveilleux, de l'automatisme, de l'inconscient scruté comme une vérité absolue. Mais la mode s'empare du surréalisme. Il devient l'objet de spéculations. Il entre dans l'Histoire par la porte de la Bourse et de l'Hôtel Drouot.
Posté le 16.04.2008 par soleildanslatete
L'Instant végétal.
Ce fut, dans le cadre du Soleil dans la tête, et sous l'égide de la revue Sens Plastique, une série d'expositions tentant de confronter peinture et poésie, de mettre en parallèle des recherches ayant, pour trait commun, de s'inspirer de la nature. Non pas dans le sens traditionnel du paysagisme "représentatif", mais dans une perception de la nature purement instinctive, alimentant alors les recherches de la peinture "abstraite".
L'expérience se poursuivra dans le cadre d'une "journée d'Orsay" chez le peinture Weibaum. Une exposition-événement à laquelle participaient les amis de la revue Sens Plastique et qui marquait aussi la fin (volontaire) de Sens Plastique après une trentaine de numéros mensuels qui donnaient la mesure de la poésie en ses rapports avec les arts plastiques et ceux-ci commentés par des poètes.
Posté le 15.04.2008 par soleildanslatete
Jean Lorrain, le fanfaron du vice.
Quand on aura dit qu'il était "esthète, dandy, éthéromane, homosexuel" on aura figé Jean Lorrain dans une image d'Epinal un peu sulfureuse. Il aurait aimé, sans doute participer à la conception de cette postérité bien propre à immortaliser un écrivain qui se voyait décadent, illustrait cette période où les moeurs s'affichent scandaleuses quand elles témoignent d'une société qui va à la dérive et dont il se fait le témoin complice. Il fait référence à Restif de la Bretonne. Autre époque, autre témoin, qui signe "le Pornographe" et affiche des idées révolutionnaires, étale ses déboires conjugaux et multiplie les aventures dans les soupentes du quartier Saint Séverin (qui n'est pas encore le quartier Latin) donnant de la France pré-révolutionnaire une image corrosive.
Jean Lorrain est un styliste étonnant, brillant mais aujourd'hui démodé. Trop de préciosités, une recherche d'effets faciles, un goût de la paillette verbale qui passe difficilement son époque quand elle en dit tant et témoigne si bien de sa futilité cynique, de son goût de l'épate, de ses manières de "nouveaux riches".
Qu'il intitule un de ses livres majeurs "Modernités" en dit long sur son propos et ses ambitions. Rachilde (qui aime cultiver les relations sulfureuses : outre Lorrain, un Alfred Jarry), l'accompagne dans les éclats d'une vie mondaine que cernent "les grands boulevards" et le quartier Latin. Ici les commérages, là les discussions de café, un juste équilibre entre le futile et la réflexion.
Mais Lorrain, qui se donne "à fond" dans un journalisme volontiers pamphlétaire se place aussi auprès des gens de lettre, étant de leur bord, serait-il d'acide et de stupre. Il ne boude pas l'esprit caustique du "Chat noir", y retrouve la fine fleur de l'humour ravageur et de la fantaisie montmartroise : Alphonse Allais, Steinlein, Willette, Aristide Bruant, Léon Bloy, Laurent Tailhade.
Fâché avec Robert de Montesquiou il se lance dans une campagne de dénigrement dont l'auteur des "odeurs suaves" fait les frais. Lorrain est une sorte de Montesquiou des barrières, la face mauvais garçon de la préciosité.
Posté le 15.04.2008 par soleildanslatete
Alfred Jarry au débotté.
Le manuscrit en dit long sur celui qui s'y livre aux fantaisies du moment, aux flottements de l'inspiration. C'est un terrain à conquérir. Celui de sa pensée, celui du support, la fameuse "feuille blanche" qui effrayait tant Mallarmé. Alfred Jarry est l'homme de toutes les audaces, celles qui situe un homme dans son comportement social, celles du créateur. Allant ici jusqu'au scandale, là jusqu'à l'obscurantisme.
On a, devant des manuscrits de ce type, le respect que l'on a devant une relique. Elle porte l'empreinte d'un instant, d'une vie, d'une souffrance aussi, tant, créer implique d'engagement, de risque pour celui qui s'y adonne, s'y abandonne, s'y livre corps et âme.
Les manuscrits de Jarry on, de surcroît, l'aspect débridé de ceux que tente le prolongement du mot par l'image, du graphisme qui va de l'un à l'autre. Dessinant, il se livre tout entier, se donne la liberté d'être insolent, goguenard , inventif. Ecrivant, il ne cherche pas la lisibilité immédiate ( même pour lui-même) il fonce vers un but imprécis. On le trouve avec lui. L'écriture est un jeu de piste.
Posté le 15.04.2008 par soleildanslatete
Le douanier Rousseau aurait peint le portrait d'Alfred Jarry, son ami, à qui, d'ailleurs, il offre l'hospitalité lors des avatars de ce dernier. Mais faisant peu de cas de l'oeuvre de Rousseau et de son décor que l'on peut imaginer flamboyant, Jarry l'aurait détruit, ne conservant que la silhouette censée le représenter. Elle a aussi disparue laissant l'idée que Rousseau se faisait de lui aux divagations de ceux qui veulent l'aborder. Félix Labisse l'a fait, non sans malice et un rien de coquetterie qui ne semble pas entrer dans l'esprit du père d'UBU plutôt provocateur et bohème. En revanche la mise en valeur du revolver assure de son identité, du moins telle que la légende l'a fixée. L'important était d'assurer d'une filiation spirituelle avec le poète, et Labisse n'y déchoit pas qui, restant fidèle à lui-même, offre une sorte d'icône propre à réjouir les pataphysiciens porteurs de l'héritage de l'écrivain.
Posté le 14.04.2008 par soleildanslatete
Quand Ribemont Dessaignes était peintre.
Avant même de se consacrer à l'écriture Ribemont-Dessainges se livre à la peinture. En un temps qui, pour être bref, n'en est pas moins décisif parce qu'il le situe dans le contexte du mouvement "dada" dont il est une des figures majeures.
Mais "dada" est lui-même entraîné dans les recherches plastiques qui, dans les années 20, rivalisaient avec l'avant-garde placée sous le signe de l'abstraction. On le voit alors proche de Picabia dans sa conception de compositions "machinistes" exaltant le merveilleux moderne tout en le narguant. Si un Fernand Léger, un Robert Delaunay marquent une franche adhésion à l'élan moderniste, dada ne le fait qu'avec humour, une pointe de scepticisme et une certaine ambiguïté. La machine fonctionne mal, s'embrouille, et tout comme le poème qui souvent l'accompagne la démarche plastique révèle les soubresauts d'une pensée qui chevauche toutes les formes d'expression pour une plus grande efficacité.
Sur la fin de ses jours Georges Ribemont-Dessaignes reviendra à une écriture plastique "figurative". Il dessinait avec patience, obstination, ferveur, les élans de la nature, un paysage "habité" d'une force captivante.
Posté le 14.04.2008 par soleildanslatete
Le don de Man Ray.
Etudiant j'avais été reçu avec une cordiale bienveillance par Man Ray, dans son atelier de la rue Férou (derrière l'église Saint Sulpice). Il était alors, dans les années 50, pratiquement oublié, négligé et il vivait dans une étrange et digne pauvreté. Il incarnait pour moi l'esprit du surréalisme, il en était une figure vivante. Peintre ( j'allais le découvrir) mais aussi photographe et sous cet angle là reconnu. Nous parlâmes de René Crevel dont je découvrais les livres envoûtants et d'une merveilleuse fraîcheur jusque dans le désespoir qu'ils traduisaient. Bel héros d'amours malheureuses je voyais en lui un héros romantique mais moderne tant pas son allure, ses moeurs et sa démarche. Man Ray l'avait souvent photographié, fasciné par sa beauté et il avait su en restituer la fragile incandescence. J'ai conservé cette photographie comme un document de famille. Il accompagnait la lecture fidèle de ses livres : La mort difficile, Babylone, Détours, Mon corps et moi, Etes-vous fous ? Les Pieds dans le plat.
Mon admiration pour René Crevel m'a conduit à organiser un numéro spécial de la revue "Temps Mêlés" (dirigée par André Blavier) consacré à Crevel (le site qui lui est consacré - crevel.ifrance.com- curieusement l'ignore. On en reparlera.
Posté le 13.04.2008 par soleildanslatete
Gérard de Nerval décrit longuement sa chambre, reconstituée, à l'Institut du docteur Blanche. Il s'entoure des objets qui jalonnent sa vie. On a tendance à construire "autour" de soi un musée imaginaire. A bientôt la lecture de celui-ci.
Tentative d'inventaire.
Chaque cadre est comme un carré dans un potager, avec sa cohérence historique, sentimentale ou anecdotique.
En ouverture, le graphisme envahissant, loufoque d'Alfred Jarry en voisinage d'une photo de la Ciccionila qui, dans les années 80, affichait l'effronterie de sa sexualité théâtralisée. Et puis un masque d'Enrico Baj qui, de même qu'autrefois aux bords de la scène donnait le ton entre rire et pleur.
Gérard de Nerval s'inscrit dans une suggestion (propre à le séduire) d'une nature imprégnée de mélancolie, avec déjà l'annonce des "portiques" qui vont de séquence en séquence jalonner un itinéraire mémoriel.
Des marches moussues, qui ne mènent à rien, et le graphisme nerveux, narquois de Lapicque, la matière silencieuse de Key Sato et l'impact de la modernité chez Gil Wolman. Jean Raine fait couler l'encre, et Marcelle Cahn distille une géométrie intimiste. Pierre André Benoit fait des ronds et César frappe le papier comme une médaille.
On aborde les jardins paradisiaques de Pierre Lesieur, les concentrations nerveuses de Giai-Miniet et la musicalité de Jean Edelmann. Voici des portes, des seuils, des arches. Promesses, refus, Camille, autour de monde, rassemble des images pour le rêve de rencontres. Baj encore, frôle avec humour le dessin chargé d'angoisse de Christoforou,; Prinner invente le primitivisme et Survage fait danser des figures enfantines.
René Bertholo déploie la nervosité de l'arbre et voici les châteaux d'une enfance solitaire. C'était un surréaliste d'Amérique du Sud, Cesar Moro. André Breton lui voulait du bien. Vuillamy trace la lumière au travers des arbres de la forêt. Ivacocik, dessine le jazz et Seigle la douceur de la colline. On a oublié certaines images. Elles attendent leur tour.
Posté le 12.04.2008 par soleildanslatete
Des trop rares portraits de Roger Toulouse témoignant de son intimité avec les poètes de sa génération ( dont René Guy Cadou) celui de Michel Manoll a le mérite de donner la juste mesure du poète en sa lucidité tranquille, sa ferveur et sa franchise humaine. On est là dans le cours d'une amitié partagée autour du concept de l'Ecole de Rochefort, dont la figure emblématique est René Guy Cadou "découvert" par Michel Manoll alors qu'il est bouquiniste à Nantes.
Un détail ( à moins que ce ne soit une légende entretenue par ses amis et admirateurs) des oiseaux étaient en liberté parmi les livres et voletaient dans le local. J'ai songé à la phrase énigmatique de Kafka : "Une cage partie à la recherche d'un oiseau" et me suis dit qu'Apollinaire invoquait bien les chats qui souplement évoluaient parmi les livres. A chacun son compagnon animal. C'est son double. Plutôt que d'être un héritier du surréalisme Michel Manoll tourne son regard vers Pierre Reverdy. Une référence durable et forte qui l'ancre dans une poésie qui ne refuse pas la réel, mais le recompose, le moule à sa dimension imaginative. Le cours naturel des choses s'inscrit, revisité par un regard moins tendre que lucide et parfois douloureux, mais épris de fraternité.
Posté le 12.04.2008 par soleildanslatete
Dora Maar, la princesse aux yeux noirs.
Princesse d'esprit et de coeur, diablesse aussi, elle est au coeur de la vie intellectuelle de l'entre deux guerres, maîtresse de Georges Bataille l'homme de l'engagement fatal, puis de Picasso dont elle devient aussi la muse et le modèle. On lui doit l'étonnante suite de photographies qui suivent l'évolution de Guernica. C'est que Dora Maar s'est engagée dans la photographie sur l'impulsion de Man Ray, un Pygmalion majeur de la photographie. Avec Picasso elle aborde la peinture, à la fin de sa vie elle la pratiquera non sans force encore que fortement influencée par le terrible démiurge dont elle excita la verve barbare dans des oeuvres qui dénoncent la situation politique de l'époque ( Guerre d'Espagne, annoncée du nazisme) , c'est" La Femme qui pleure", une oeuvre majeure de Picasso.
Dora Maar est altière sensuelle, sombre et fatale. La vie l'embrase sous le signe croisé de l'amour et de la mort.
Tout avait commencé comme une histoire propre à engendrer la légende. On est aux Deux Magots (à Saint Germain des Près). A une table où elle est avec Paul Eluard, la jeune femme s'amuse à planter un couteau entre ses doigts écartés. Jeu puéril, sadique et dangereux qui fascine Picasso (l'homme des extrêmes). A noter qu'Antonin Artaud, à la fin de sa vie, toujours à Saint Germain des Près, se livrait à un identique exercice propre à dérouter un esprit logique. Mais peut-on attendre une logique à la mesure de notre quotidien devant des annonciateurs de temps nouveaux qui nous sauvent de la médiocrité, avec le risque de passer par des temps de crise, des épreuves douloureuses. On se retrouve dans le climat des itinéraires initiatiques des légendes antiques.